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L’insurrection qui vient

L'insurrection qui vient

comite invisible

L'insurrection
qui vient

© La fabrique editions, 2007

Revision du manuscrit :
Stephane Passadeos
Impression: Floch, Mayenne

ISBN : 2-913372-62-7

La Fabrique editions

64, rue Rebeval
75019 Paris
lafabrique@lafabrique.fr
www.lafabrique.fr

Diffusion : Harmonia Mundi

Sommaire

Sous quelque angle... —7
Premier cercle — 13
Deuxieme cercle — 19
Troisieme cercle — 27
Quatrieme cercle — 38
Cinquieme cercle — 49
Sixieme cercle — 58
Septieme cercle — 70
EN ROUTE ! — 81
SE TROUVER — 85
S'ORGANISER — 92
INSURRECTION — 107

Sous quelque angle qu'on le prenne, le present est
sans issue. Ce n'est pas la moindre de ses vertus.
A ceux qui voudraient absolument esperer, il
derobe tout appui. Ceux qui pretendent detenir
des solutions sont dementis dans l'heure. C'est une
chose entendue que tout ne peut aller que de mal
en pis. «Le futur n'a plus d'avenir» est la sagesse
d'une epoque qui en est arrivee, sous ses airs d'extreme
normalite, au niveau de conscience des premiers
punks.

La sphere de la representation politique se clot.
De gauche a droite, c'est le meme neant qui prend
des poses de cador ou des airs de vierge, les memes
tetes de gondole qui echangent leurs discours
d'apres les dernieres trouvailles du service communication.
Ceux qui votent encore donnent l'impression
de n'avoir plus d'autre intention que de
faire sauter les urnes a force de voter en pure protestation.
On commence a deviner que c'est en fait
contre le vote lui-meme que l'on continue de voter.
Rien de ce qui se presente n'est, de loin, a la hauteur
de la situation. Dans son silence meme, la

L'insurrection qui vient

population semble infiniment plus adulte que tous
les pantins qui se chamaillent pour la gouverner.
N'importe quel chibani de Belleville est plus sage
dans ses paroles qu'aucun de nos soi-disant dirigeants
dans toutes ses declarations. Le couvercle
de la marmite sociale se referme a triple cran tan-
dis qu'a l'interieur la pression ne cesse de monter.
Parti d'Argentine, le spectre du Que se vayan
todos! commence a serieusement hanter les tetes
dirigeantes.

L'incendie de novembre 2005 n'en finit plus de
projeter son ombre sur toutes les consciences. Ces
premiers feux de joie sont le bapteme d'une decennie
pleine de promesses. Le conte mediatique des
banlieues-contre-la-Republique, s'il ne manque
pas d'efficacite, manque la verite. Des foyers ont
pris jusque dans les centres-villes, qui ont ete methodiquement
tus. Des rues entieres de Barcelone ont
brule en solidarite, sans que nul n'en sache rien
que leurs habitants. Et il n'est meme pas vrai que
le pays ait depuis lors cesse de flamber. On trouve
parmi les inculpes toutes sortes de profils que n'unifie
guere que la haine de la societe existante, et non
l'appartenance de classe, de race ou de quartier.
L'inedit ne reside pas dans une «revolte des banlieues
» qui n'etait deja pas nouvelle en 1980, mais
dans la rupture avec ses formes etablies. Les
assaillants n'ecoutent plus personne, ni les grands
freres ni l'association locale qui devrait gerer le

Sous quelque angle...

retour a la normale. Aucun SOS Racisme ne pourra
plonger ses racines cancereuses dans cet evenement-
la, a quoi seules la fatigue, la falsification et
l'omerta mediatiques ont pu feindre de mettre un
terme. Toute cette serie de frappes nocturnes, d'attaques
anonymes, de destructions sans phrases a
eu le merite d'ouvrir a son maximum la beance
entre la politique et le politique. Nul ne peut honnetement
nier la charge d'evidence de cet assaut
qui ne formulait aucune revendication, aucun message
autre que de menace ; qui n'avait que faire
de la politique. Il faut etre aveugle pour ne pas voir
tout ce qu'il y a de purement politique dans cette
negation resolue de la politique; ou ne rien connaitre
aux mouvements autonomes de la jeunesse depuis
trente ans. On a brule en enfants perdus les premiers
bibelots d'une societe qui ne merite pas plus
d'egards que les monuments de Paris a la fin de
la Semaine sanglante, et qui le sait.

Il n'y aura pas de solution sociale a la situation presente.
D'abord parce que le vague agregat de
milieux, d'institutions et de bulles individuelles
que l'on appelle par antiphrase «societe» est sans
consistance, ensuite parce qu'il n'y a plus de langage
pour l'experience commune. Et l'on ne partage
pas des richesses si l'on ne partage pas un
langage. Il a fallu un demi-siecle de lutte autour
des Lumieres pour fondre la possibilite de la
Revolution francaise, et un siecle de lutte autour

L'insurrection qui vient

du travail pour accoucher du redoutable «Etat providence
». Les luttes creent le langage dans lequel
se dit le nouvel ordre. Rien de semblable aujourd'hui.
L'Europe est un continent desargente qui
va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage
en low cost pour encore voyager. Aucun des «problemes
» qui se formulent dans le langage social
n'y admet de resolution. La « question des
retraites», celle de la «precarite», des «jeunes»
et de leur «violence» ne peuvent que rester en suspens,
pendant que l'on gere policierement les passages
a l'acte toujours plus saisissants qu'elles
recouvrent. On n'arrivera pas a enchanter le fait
de torcher a vil prix des vieillards abandonnes des
leurs et qui n'ont rien a dire. Ceux qui ont trouve
dans les voies criminelles moins d'humiliation et
plus de benefices que dans l'entretien de surfaces
ne rendront pas leurs armes, et la prison ne leur
inculquera pas l'amour de la societe. La rage de
jouir des hordes de retraites ne supportera pas a
plat ventre des coupes sombres dans ses rentes
mensuelles, et ne peut que s'exciter davantage
devant le refus du travail d'une large fraction de la
jeunesse. Pour finir, aucun revenu garanti accorde
au lendemain d'un quasi-soulevement ne posera
les bases d'un nouveau New Deal, d'un nouveau
pacte, d'une nouvelle paix. Le sentiment social s'est
bien trop evapore pour cela.

En fait de solution, la pression pour que rien ne
se passe, et avec elle le quadrillage policier du ter-

Sous quelque angle...

ritoire, ne vont cesser de s'accentuer. Le drone qui,
de l'aveu meme de la police, a survole le 14 juillet
dernier la Seine-Saint-Denis dessine le futur en
couleurs plus franches que toutes les brumes humanistes.
Que l'on ait pris le soin de preciser qu'il
n'etait pas arme enonce assez clairement dans
quelle voie nous sommes engages. Le territoire
sera decoupe en zones toujours plus etanches. Des
autoroutes placees en bordure d'un «quartier sensible
» font un mur invisible et tout a fait a meme
de le separer des zones pavillonnaires. Quoi qu'en
pensent les bonnes ames republicaines, la gestion
des quartiers «par communaute» est de notoriete
la plus operante. Les portions purement metropolitaines
du territoire, les principaux centresvilles,
meneront dans une deconstruction toujours
plus retorse, toujours plus sophistiquee, toujours
plus eclatante, leur vie luxueuse. Elles eclaireront
toute la planete de leur lumiere de bordel pendant
que les patrouilles de la BAC, de compagnies de
securite privees, bref: les milices, se multiplieront
a l'infini, tout en beneficiant d'une couverture judiciaire
toujours plus impudente.

L'impasse du present, partout perceptible, est par-
tout deniee. Jamais tant de psychologues, de sociologues
et de litterateurs ne s'y seront employes,
chacun dans son jargon special ou la conclusion
est specialement manquante. Il suffit d'entendre
les chants de l'epoque, les bluettes de la «nouvelle

L'insurrection qui vient

chanson francaise » ou la petite bourgeoisie disseque
ses etats d'ame et les declarations de guerre
de la mafia K'1Fry, pour savoir qu'une coexistence
cessera bientot, qu'une decision est proche.

Ce livre est signe d'un nom de collectif imaginaire.
Ses redacteurs n'en sont pas les auteurs. Ils se sont
contentes de mettre un peu d'ordre dans les lieux
communs de l'epoque, dans ce qui se murmure aux
tables des bars, derriere la porte close des chambres
a coucher. Ils n'ont fait que fixer les verites necessaires,
celles dont le refoulement universel remplit
les hopitaux psychiatriques et les regards de
peine. Ils se sont faits les scribes de la situation.
C'est le privilege des circonstances radicales que
la justesse y mene en bonne logique a la revolution.
Il suffit de dire ce que l'on a sous les yeux et
de ne pas eluder la conclusion.

Premier cercle
«I AM WHAT I AM»

«I AM WHAT I AM.» C'est la derniere offrande
du marketing au monde, le stade ultime de l'evolution
publicitaire, en avant, tellement en avant de
toutes les exhortations a etre different, a etre soimeme
et a boire Pepsi. Des decennies de concepts
pour en arriver la, a la pure tautologie. JE = JE. Il
court sur un tapis roulant devant le miroir de son
club de gym. Elle revient du boulot au volant de
sa Smart. Vont-ils se rencontrer?

« JE SUIS CE QUE JE SUIS. » Mon corps
m'appartient. Je suis moi, toi t'es toi, et ca va mal.
Personnalisation de masse. Individualisation de
toutes les conditions – de vie, de travail, de malheur.
Schizophrenie diffuse. Depression rampante.
Atomisation en fines particules paranoiaques.
Hysterisation du contact. Plus je veux etre Moi,
plus j'ai le sentiment d'un vide. Plus je m'exprime,
plus je me taris. Plus je me cours apres, plus je
suis fatiguee. Je tiens, tu tiens, nous tenons notre
Moi comme un guichet fastidieux. Nous sommes
devenus les representants de nous-memes – cet
etrange commerce, les garants d'une personnalisation
qui a tout l'air, a la fin, d'une amputation.

L'insurrection qui vient

Nous assurons jusqu'a la ruine avec une maladresse
plus ou moins deguisee.

En attendant, je gere. La quete de soi, mon blog,
mon appart, les dernieres conneries a la mode,
les histoires de couple, de cul... ce qu'il faut de
protheses pour faire tenir un Moi! Si «la societe»
n'etait pas devenue cette abstraction definitive, elle
designerait l'ensemble des bequilles existentielles
que l'on me tend pour me permettre de me trainer
encore, l'ensemble des dependances que j'ai
contractees pour prix de mon identite. Le handicape
est le modele de la citoyennete qui vient. Ce n'est
pas sans premonition que les associations qui l'exploitent
revendiquent a present pour lui le «revenu
d'existence».

L'injonction, partout, a «etre quelqu'un» entretient
l'etat pathologique qui rend cette societe
necessaire. L'injonction a etre fort produit la faiblesse
par quoi elle se maintient, a tel point que
tout semble prendre un aspect therapeutique, meme
travailler, meme aimer. Tous les « ca va ? » qui
s'echangent en une journee font songer a autant
de prises de temperature que s'administrent les uns
aux autres une societe de patients. La sociabilite
est maintenant faite de mille petites niches, de mille
petits refuges ou l'on se tient chaud. Ou c'est toujours
mieux que le grand froid dehors. Ou tout est
faux, car tout n'est que pretexte a se rechauffer. Ou
rien ne peut advenir parce que l'on y est sourde-

Premier cercle

ment occupe a grelotter ensemble. Cette societe
ne tiendra bientot plus que par la tension de tous
les atomes sociaux vers une illusoire guerison. C'est
une centrale qui tire son turbinage d'une gigantesque
retenue de larmes toujours au bord de se
deverser.

«I AM WHAT I AM.» Jamais domination n'avait
trouve mot d'ordre plus insoupconnable. Le maintien
du Moi dans un etat de demi-delabrement permanent,
dans une demi-defaillance chronique est
le secret le mieux garde de l'ordre des choses actuel.
Le Moi faible, deprime, autocritique, virtuel est
par essence ce sujet indefiniment adaptable que
requiert une production fondee sur l'innovation,
l'obsolescence acceleree des technologies, le bouleversement
constant des normes sociales, la flexibilite
generalisee. Il est a la fois le consommateur
le plus vorace et, paradoxalement, le Moi le plus productif,
celui qui se jettera avec le plus d'energie et
d'avidite sur le moindre projet, pour revenir plus
tard a son etat larvaire d'origine.

«CE QUE JE SUIS», alors? Traverse depuis
l'enfance de flux de lait, d'odeurs, d'histoires, de
sons, d'affections, de comptines, de substances, de
gestes, d'idees, d'impressions, de regards, de chants
et de bouffe. Ce que je suis? Lie de toutes parts a
des lieux, des souffrances, des ancetres, des amis,
des amours, des evenements, des langues, des souvenirs,
a toutes sortes de choses qui, de toute evi

L'insurrection qui vient

dence, ne sont pas moi. Tout ce qui m'attache au
monde, tous les liens qui me constituent, toutes
les forces qui me peuplent ne tissent pas une identite,
comme on m'incite a la brandir, mais une existence,
singuliere, commune, vivante, et d'ou emerge
par endroits, par moments, cet etre qui dit «je».
Notre sentiment d'inconsistance n'est que l'effet
de cette bete croyance dans la permanence du Moi,
et du peu de soin que nous accordons a ce qui nous
fait.

Il y a un vertige a voir ainsi troner sur un gratteciel
de Shanghai le « I AM WHAT I AM » de
Reebok. L'Occident avance partout, comme son
cheval de Troie favori, cette tuante antinomie entre
le Moi et le monde, l'individu et le groupe, entre
attachement et liberte. La liberte n'est pas le geste
de se defaire de nos attachements, mais la capacite
pratique a operer sur eux, a s'y mouvoir, a les etablir
ou a les trancher. La famille n'existe comme
famille, c'est-a-dire comme enfer, que pour celui
qui a renonce a en alterer les mecanismes debilitants,
ou ne sait comment faire. La liberte de s'arracher
a toujours ete le fantome de la liberte. On
ne se debarrasse pas de ce qui nous entrave sans
perdre dans le meme temps ce sur quoi nos forces
pourraient s'exercer.

« I AM WHAT I AM », donc, non un simple
mensonge, une simple campagne de publicite, mais
une campagne militaire, un cri de guerre dirige
contre tout ce qu'il y a entre les etres, contre tout

Premier cercle

ce qui circule indistinctement, tout ce qui les lie
invisiblement, tout ce qui fait obstacle a la parfaite
desolation, contre tout ce qui fait que nous existons
et que le monde n'a pas partout l'aspect d'une auto-
route, d'un parc d'attraction ou d'une ville nouvelle
: ennui pur, sans passion et bien ordonne,
espace vide, glace, ou ne transitent plus que des
corps immatricules, des molecules automobiles et
des marchandises ideales.

La France n'est pas la patrie des anxiolytiques, le
paradis des antidepresseurs, la Mecque de la
nevrose sans etre simultanement le champion europeen
de la productivite horaire. La maladie, la
fatigue, la depression, peuvent etre prises comme
les symptomes individuels de ce dont il faut guerir.
Elles travaillent alors au maintien de l'ordre
existant, a mon ajustement docile a des normes
debiles, a la modernisation de mes bequilles. Elles
recouvrent la selection en moi des penchants
opportuns, conformes, productifs, et de ceux dont
il va falloir faire gentiment le deuil. «Il faut savoir
changer, tu sais. » Mais, prises comme faits, mes
defaillances peuvent aussi amener au demantelement
de l'hypothese du Moi. Elles deviennent alors
actes de resistance dans la guerre en cours. Elles
deviennent rebellion et centre d'energie contre
tout ce qui conspire a nous normaliser, a nous
amputer. Le Moi n'est pas ce qui chez nous est en crise,
mais la forme que l'on cherche a nous imprimer. On

L'insurrection qui vient

veut faire de nous des Moi bien delimites, bien
separes, classables et recensables par qualites, bref:
controlables, quand nous sommes creatures parmi
les creatures, singularites parmi nos semblables,
chair vivante tissant la chair du monde.
Contrairement a ce que l'on nous repete depuis
l'enfance, l'intelligence, ce n'est pas de savoir
s'adapter – ou si c'est une intelligence, c'est celle
des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue
ne sont des problemes que du point de vue de ce qui
veut nous soumettre. Elles indiquent plutot un
point de depart, un point de jonction pour des complicites
inedites. Elles font voir un paysage autrement
plus delabre, mais infiniment plus partageable
que toutes les fantasmagories que cette societe
entretient sur son compte.

Nous ne sommes pas deprimes, nous sommes
en greve. Pour qui refuse de se gerer, la «depression
» n'est pas un etat, mais un passage, un au
revoir, un pas de cote vers une desaffiliation politique.
A partir de la, il n'y a pas de conciliation autre
que medicamenteuse, et policiere. C'est bien pour
cela que cette societe ne craint pas d'imposer la
Ritaline a ses enfants trop vivants, tresse a tout
va des longes de dependances pharmaceutiques et
pretend detecter des trois ans les «troubles du comportement
». Parce que c'est l'hypothese du Moi
qui partout se fissure.

Deuxieme cercle
« Le divertissement est un besoin vital »

Un gouvernement qui declare l'etat d'urgence
contre des gamins de quinze ans. Un pays qui met
son salut entre les mains d'une equipe de footballeurs.
Un flic dans un lit d'hopital qui se plaint
d'avoir ete victime de «violences». Un prefet qui
prend un arrete contre ceux qui se construisent des
cabanes dans les arbres. Deux enfants de dix ans,
a Chelles, inculpes pour l'incendie d'une ludotheque.
Cette epoque excelle dans un certain grotesque
de situation qui semble a chaque fois lui
echapper. Il faut dire que les mediatiques ne menagent
pas leurs efforts pour etouffer dans les registres
de la plainte et de l'indignation l'eclat de rire qui
devrait accueillir de pareilles nouvelles.

Un eclat de rire deflagrant, c'est la reponse ajustee
a toutes les graves «questions» que se plait a
soulever l'actualite. Pour commencer par la plus
rebattue: il n'y a pas de «question de l'immigration
». Qui grandit encore la ou il est ne ? Qui
habite la ou il a grandi? Qui travaille la ou il habite?
Qui vit la ou vivaient ses ancetres? Et de qui sontils,
les enfants de cette epoque, de la tele ou de leurs
parents? La verite, c'est que nous avons ete arra

L'insurrection qui vient

ches en masse a toute appartenance, que nous ne
sommes plus de nulle part, et qu'il resulte de cela,
en meme temps qu'une inedite disposition au tourisme,
une indeniable souffrance. Notre histoire
est celle des colonisations, des migrations, des
guerres, des exils, de la destruction de tous les enracinements.
C'est l'histoire de tout ce qui a fait de
nous des etrangers dans ce monde, des invites dans
notre propre famille. Nous avons ete expropries
de notre langue par l'enseignement, de nos chansons
par la variete, de nos chairs par la pornographie
de masse, de notre ville par la police, de nos
amis par le salariat. A cela s'ajoute, en France, le
travail feroce et seculaire d'individualisation par
un pouvoir d'Etat qui note, compare, discipline et
separe ses sujets des le plus jeune age, qui broie par
instinct les solidarites qui lui echappent afin que
ne reste que la citoyennete, la pure appartenance,
fantasmatique, a la Republique. Le Francais est
plus que tout autre le depossede, le miserable. Sa
haine de l'etranger se fond avec sa haine de soi
comme etranger. Sa jalousie melee d'effroi pour
les «cites» ne dit que son ressentiment pour tout
ce qu'il a perdu. Il ne peut s'empecher d'envier ces
quartiers dits de «relegation» ou persistent encore
un peu d'une vie commune, quelques liens entre
les etres, quelques solidarites non etatiques, une
economie informelle, une organisation qui ne s'est
pas encore detachee de ceux qui s'organisent. Nous
en sommes arrives a ce point de privation ou la

Deuxieme cercle

seule facon de se sentir Francais est de pester contre
les immigres, contre ceux qui sont plus visiblement
des etrangers comme moi. Les immigres tiennent
dans ce pays une curieuse position de souverainete:
s'ils n'etaient pas la, les Francais n'existeraient
peut-etre plus.

La France est un produit de son ecole, et non l'inverse.
Nous vivons dans un pays excessivement
scolaire, ou l'on se souvient du passage du bac
comme d'un moment marquant de la vie. Ou des
retraites vous parlent encore de leur echec, quarante
ans plus tot, a tel ou tel examen, et combien
cela a greve toute leur carriere, toute leur vie.
L'ecole de la Republique a forme depuis un siecle
et demi un type de subjectivites etatisees, reconnaissables
entre toutes. Des gens qui acceptent la
selection et la competition a condition que les
chances soient egales. Qui attendent de la vie que
chacun y soit recompense comme dans un
concours, selon son merite. Qui demandent toujours
la permission avant de prendre. Qui respectent
muettement la culture, les reglements et les
premiers de la classe. Meme leur attachement a
leurs grands intellectuels critiques et leur rejet
du capitalisme sont empreints de cet amour de
l'ecole. C'est cette construction etatique des subjectivites
qui s'effondre chaque jour un peu plus
avec la decadence de l'institution scolaire. La reapparition,
depuis vingt ans, de l'ecole et de la cul

L'insurrection qui vient

ture de la rue en concurrence de l'ecole de la
Republique et de sa culture en carton est le plus
profond traumatisme que subit actuellement l'universalisme
francais. Sur ce point, la droite la plus
extreme se reconcilie par avance avec la gauche la
plus virulente. Le seul nom de Jules Ferry, ministre
de Thiers durant l'ecrasement de la Commune et
theoricien de la colonisation, devrait pourtant suffire
a nous rendre suspecte cette institution.

Quant a nous, lorsque nous voyons des profs
issus d'on ne sait quel « comite de vigilance
citoyen» venir pleurnicher au 20-Heures qu'on
leur a brule leur ecole, nous nous souvenons combien
de fois, enfants, nous en avions reve. Lorsque
nous entendons un intellectuel de gauche eructer
sur la barbarie des bandes de jeunes qui helent
les passants dans la rue, volent a l'etalage, incendient
des voitures et jouent au chat et a la souris
avec les CRS, nous nous rappelons ce qui se disait
des blousons noirs dans les annees 1960 ou, mieux,
des apaches a la «Belle Epoque»: «Sous le nom
generique d'apaches – ecrit un juge au tribunal de
la Seine en 1907 –, il est de mode de designer
depuis quelques annees tous les individus dangereux,
ramassis de la recidive, ennemis de la societe,
sans patrie ni famille, deserteurs de tous les devoirs,
prets aux plus audacieux coups de mains, a tous les
attentats contre les personnes ou les proprietes.»
Ces bandes qui fuient le travail, prennent le nom
de leur quartier et affrontent la police sont le cau-

Deuxieme cercle

chemar du bon citoyen individualise a la francaise:
ils incarnent tout ce a quoi il a renonce, toute la
joie possible et a laquelle il n'accedera jamais. Il
y a de l'impertinence a exister dans un pays ou un
enfant que l'on prend a chanter a son gre se fait
inevitablement rabrouer d'un «arrete, tu vas faire
pleuvoir!», ou la castration scolaire debite a flux
tendu des generations d'employes polices. L'aura
persistante de Mesrine tient moins a sa droiture et
a son audace qu'au fait d'avoir entrepris de se venger
de ce dont nous devrions tous nous venger. Ou
plutot dont nous devrions nous venger directement,
la ou nous continuons a biaiser, a differer. Car il
ne fait pas de doute que par mille bassesses inapercues,
par toutes sortes de medisances, par une petite
mechancete glacee et une politesse venimeuse, le
Francais ne cesse de se venger, en permanence et
contre tout, de l'ecrasement a quoi il s'est resigne.
Il etait temps que le nique la police! prenne la place
du oui, monsieur l'agent! En ce sens, l'hostilite sans
nuance de certaines bandes ne fait qu'exprimer
d'une maniere un peu moins feutree que d'autres
la mauvaise ambiance, le mauvais esprit de fond,
l'envie de destruction salvatrice ou ce pays se
consume.

Appeler «societe» le peuple d'etrangers au milieu
duquel nous vivons est une telle usurpation que
meme les sociologues songent a renoncer a un
concept qui fut, pendant un siecle, leur gagne-pain.

L'insurrection qui vient

Ils preferent maintenant la metaphore du reseau
pour decrire la facon dont se connectent les solitudes
cybernetiques, dont se nouent les interactions
faibles connues sous les noms de «collegue»,
«contact», «pote», «relation» ou d'«aventure».
Il arrive tout de meme que ces reseaux se condensent
en un milieu, ou l'on ne partage rien sinon des
codes et ou rien ne se joue sinon l'incessante
recomposition d'une identite.

On perdrait son temps a detailler tout ce qu'il y a
d'agonisant dans les rapports sociaux existants. On
dit que la famille revient, que le couple revient.
Mais la famille qui revient n'est pas celle qui s'en
etait allee. Son retour n'est qu'un approfondissement
de la separation regnante, qu'elle sert a tromper,
devenant elle-meme par la tromperie. Chacun
peut temoigner des doses de tristesse que condensent
d'annee en annee les fetes de famille, ces sourires
laborieux, cet embarras de voir tout le monde
simuler en vain, ce sentiment qu'il y a un cadavre
pose la, sur la table, et que tout le monde fait
comme si de rien n'etait. De flirt en divorce, de
concubinage en recomposition, chacun ressent
l'inanite du triste noyau familial, mais la plupart
semblent juger qu'il serait plus triste encore d'y
renoncer. La famille, ce n'est plus tant l'etouffement
de l'emprise maternelle ou le patriarcat des
tartes dans la gueule que cet abandon infantile a
une dependance cotonneuse, ou tout est connu, ce

Deuxieme cercle

moment d'insouciance face a un monde dont nul
ne peut plus nier qu'il s'ecroule, un monde ou
« devenir autonome » est un euphemisme pour
« avoir trouve un patron ». On voudrait trouver
dans la familiarite biologique l'excuse pour corroder
en nous toute determination un peu brisante,
pour nous faire renoncer, sous pretexte qu'on nous
a vu grandir, a tout devenir majeur comme a la gravite
qu'il y a dans l'enfance. De cette corrosion,
il faut se preserver.

Le couple est comme le dernier echelon de la
grande debacle sociale. C'est l'oasis au milieu du
desert humain. On vient y chercher sous les auspices
de l'«intime» tout ce qui a si evidemment
deserte les rapports sociaux contemporains: la chaleur,
la simplicite, la verite, une vie sans theatre
ni spectateur. Mais passe l'etourdissement amoureux,
l'«intimite» tombe sa defroque: elle est ellememe
une invention sociale, elle parle le langage
des journaux feminins et de la psychologie, elle est
comme le reste blindee de strategies jusqu'a l'ecoeurement.
Il n'y a pas la plus de verite qu'ailleurs,
la aussi dominent le mensonge et les lois de l'etrangete.
Et lorsque, par fortune, on l'y trouve, cette
verite, elle appelle un partage qui dement la forme
meme du couple. Ce par quoi des etres s'aiment
est aussi bien ce qui les rend aimables, et ruine
l'utopie de l'autisme a deux.

En realite, la decomposition de toutes les formes
sociales est une aubaine. C'est pour nous la condi

L'insurrection qui vient

tion ideale d'une experimentation de masse, sauvage,
de nouveaux agencements, de nouvelles fidelites.
La fameuse «demission parentale» nous a
impose une confrontation avec le monde qui a
force en nous une lucidite precoce et augure
quelques belles revoltes. Dans la mort du couple,
nous voyons naitre de troublantes formes d'affectivite
collective, maintenant que le sexe est use
jusqu'a la corde, que la virilite et la feminite ont
tout de vieux costumes mites, que trois decennies
d'innovations pornographiques continues ont
epuise tous les attraits de la transgression et de la
liberation. Ce qu'il y a d'inconditionnel dans les
liens de parente, nous comptons bien en faire l'armature
d'une solidarite politique aussi impenetrable
a l'ingerence etatique qu'un campement
de gitans. Il n'y a pas jusqu'aux interminables subventions
que de nombreux parents sont accules a
verser a leur progeniture proletarisee qui ne puissent
devenir une forme de mecenat en faveur de
la subversion sociale. «Devenir autonome», cela
pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre a se
battre dans la rue, a s'accaparer des maisons vides,
a ne pas travailler, a s'aimer follement et a voler
dans les magasins.

Troisieme cercle
« La vie, la sante, l'amour sont precaires,
pourquoi le travail echapperait-il
a cette loi ? »

Il n'y a pas de question plus embrouillee, en
France, que celle du travail. Il n'y a pas de rapport
plus tordu que celui des Francais au travail. Allez
en Andalousie, en Algerie, a Naples. On y meprise
le travail, au fond. Allez en Allemagne, aux Etats-
Unis, au Japon. On y revere le travail. Les choses
changent, c'est vrai. Il y a bien des otaku au Japon,
des frohe Arbeitslose en Allemagne et des workaholics
en Andalousie. Mais ce ne sont pour l'heure
que des curiosites. En France, on fait des pieds
et des mains pour grimper dans la hierarchie, mais
on se flatte en prive de n'en ficher pas une. On
reste jusqu'a dix heures du soir au boulot quand
on est deborde, mais on n'a jamais eu de scrupule
a voler de-ci de-la du materiel de bureau,
ou a ponctionner dans les stocks de la boite des
pieces detachees qu'a l'occasion on revend. On
deteste les patrons, mais on veut a tout prix etre
employe. Avoir un travail est un honneur, et travailler
une marque de servilite. Bref : le parfait
tableau clinique de l'hysterie. On aime en detestant,
on deteste en aimant. Et chacun sait quelle
stupeur et quel desarroi frappe l'hysterique lors

L'insurrection qui vient

qu'il perd sa victime, son maitre. Le plus souvent,
il ne s'en remet pas.

Dans ce pays foncierement politique qu'est la
France, le pouvoir industriel a toujours ete soumis
au pouvoir etatique. L'activite economique n'a
jamais cesse d'etre soupconneusement encadree
par une administration tatillonne. Les grands
patrons qui ne sont pas issus de la noblesse d'Etat
facon Polytechnique-ENA sont les parias du monde
des affaires ou l'on admet, en coulisse, qu'ils font
un peu pitie. Bernard Tapie est leur heros tragique:
adule un jour, en taule le lendemain, intouchable toujours.
Qu'il evolue maintenant sur scene n'a rien
d'etonnant. En le contemplant comme on
contemple un monstre, le public francais le tient
a bonne distance et, par le spectacle d'une si fascinante
infamie, se preserve de son contact. Malgre
le grand bluff des annees 1980, le culte de l'entreprise
n'a jamais pris en France. Quiconque ecrit un livre
pour la vilipender s'assure un best-seller. Les managers,
leurs moeurs et leur litterature ont beau parader
en public, il reste autour d'eux un cordon
sanitaire de ricanement, un ocean de mepris, une
mer de sarcasmes. L'entrepreneur ne fait pas par-
tie de la famille. A tout prendre, dans la hierarchie
de la detestation, on lui prefere le flic. Etre
fonctionnaire reste, contre vents et marees, contre
golden boys et privatisations, la definition entendue
du bon travail. On peut envier la richesse de
ceux qui ne le sont pas, on n'envie pas leur poste.

Troisieme cercle

C'est sur le fond de cette nevrose que les gouvernements
successifs peuvent encore declarer la
guerre au chomage, et pretendre livrer la «bataille
de l'emploi» tandis que d'ex-cadres campent avec
leurs portables dans les tentes de Medecins du
monde sur les bords de la Seine. Quand les radiations
massives de l'ANPE peinent a faire descendre
le nombre des chomeurs au-dessous de deux millions
malgre tous les trucages statistiques. Quand
le RMI et le biz garantissent seuls, de l'avis meme
des renseignements generaux, contre une explosion
sociale a tout moment possible. C'est l'economie
psychique des Francais autant que la stabilite
politique du pays qui se joue dans le maintien de
la fiction travailliste.

Qu'on nous permette de nous en foutre.

Nous appartenons a une generation qui vit tres
bien sans cette fiction. Qui n'a jamais compte sur
la retraite ni sur le droit du travail, encore moins
sur le droit au travail. Qui n'est meme pas «precaire
» comme se plaisent a le theoriser les fractions
les plus avancees de la militance gauchiste,
parce qu'etre precaire c'est encore se definir par
rapport a la sphere du travail, en l'espece : a sa
decomposition. Nous admettons la necessite de trouver
de l'argent, qu'importent les moyens, parce
qu'il est presentement impossible de s'en passer,
non la necessite de travailler. D'ailleurs, nous ne
travaillons plus: nous taffons. L'entreprise n'est pas
un lieu ou nous existons, c'est un lieu que nous tra

L'insurrection qui vient

versons. Nous ne sommes pas cyniques, nous
sommes juste reticents a nous faire abuser. Les discours
sur la motivation, la qualite, l'investissement
personnel glissent sur nous pour le plus grand
desarroi de tous les gestionnaires en ressources
humaines. On dit que nous sommes decus de l'entreprise,
que celle-ci n'a pas honore la loyaute de
nos parents, les a licencies trop lestement. On
ment. Pour etre decu, il faut avoir espere un jour.
Et nous n'avons jamais rien espere d'elle: nous la
voyons pour ce qu'elle est et n'a jamais cesse d'etre,
un jeu de dupes a confort variable. Nous regret-
tons seulement pour nos parents qu'ils soient tombes
dans le panneau, deux du moins qui y ont cru.

La confusion des sentiments qui entoure la question
du travail peut s'expliquer ainsi : la notion
de travail a toujours recouvert deux dimensions
contradictoires : une dimension d'exploitation et
une dimension de participation. Exploitation de la
force de travail individuelle et collective par l'appropriation
privee ou sociale de la plus-value; participation
a une oeuvre commune par les liens qui
se tissent entre ceux qui cooperent au sein de l'univers
de la production. Ces deux dimensions sont
vicieusement confondues dans la notion de travail,
ce qui explique l'indifference des travailleurs, en
fin de compte, a la rhetorique marxiste, qui denie
la dimension de participation, comme a la rhetorique
manageriale, qui denie la dimension d'ex-

Troisieme cercle

ploitation. D'ou, aussi, l'ambivalence du rapport
au travail, a la fois honni en tant qu'il nous rend
etranger a ce que nous faisons et adore en tant que
c'est une part de nous-memes qui s'y joue. Le
desastre, ici, est prealable : il reside dans tout ce
qu'il a fallu detruire, dans tous ceux qu'il a fallu
deraciner pour que le travail finisse par apparaitre
comme la seule facon d'exister. L'horreur du travail
est moins dans le travail lui-meme que dans le
ravage methodique, depuis des siecles, de tout ce
qui n'est pas lui: familiarites de quartier, de metier,
de village, de lutte, de parente, attachement a des
lieux, a des etres, a des saisons, a des facons de faire
et de parler.

La reside le paradoxe actuel: le travail a triomphe
sans reste de toutes les autres facons d'exister,
dans le temps meme ou les travailleurs sont
devenus superflus. Les gains de productivite, la
delocalisation, la mecanisation, l'automatisation
et la numerisation de la production ont tellement
progresse qu'elles ont reduit a presque rien la quantite
de travail vivant necessaire a la confection de
chaque marchandise. Nous vivons le paradoxe
d'une societe de travailleurs sans travail, ou la distraction,
la consommation, les loisirs ne font qu'accuser
encore le manque de ce dont ils devraient
nous distraire. La mine de Carmaux, qui se rendit
celebre pendant un siecle pour ses greves violentes,
a ete reconvertie en Cap Decouverte. C'est
un «pole multiloisir» ou l'on fait du skateboard

L'insurrection qui vient

et du velo, et qui se signale par un «musee de la
Mine » dans lequel on simule des coups de grisou
pour les vacanciers.

Dans les entreprises, le travail se divise de facon
toujours plus visible en emplois hautement qualifies
de recherche, conception, controle, coordination,
communication lies a la mise en oeuvre
de tous les savoirs necessaires au nouveau processus
de production cybernetise, et en emplois
dequalifies d'entretien et surveillance de ce processus.
Les premiers sont en petit nombre, tres
bien payes et donc si convoites que la minorite qui
les accapare n'aurait pas idee d'en laisser une miette
lui echapper. Leur travail et eux ne font effectivement
qu'un en une etreinte angoissee. Managers,
scientifiques, lobbyistes, chercheurs, programmeurs,
developpeurs, consultants, ingenieurs ne
cessent litteralement jamais de travailler. Meme
leurs plans cul augmentent leur productivite. «Les
entreprises les plus creatives sont aussi celles ou
les relations intimes sont les plus nombreuses »,
theorise un philosophe pour DRH. « Les collaborateurs
de l'entreprise, confirme celui de
Daimler-Benz, font partie du capital de l'entreprise
[...] Leur motivation, leur savoir-faire, leur
capacite d'innovation et leur souci des desirs de
la clientele constituent la matiere premiere des services
innovants [...] Leur comportement, leur
competence sociale et emotionnelle ont un poids
croissant dans l'evaluation de leur travail [...]

Troisieme cercle

Celui-ci ne sera plus evalue en nombres d'heures
de presence mais sur la base des objectifs atteints
et de la qualite des resultats. Ils sont des entrepreneurs.
»

L'ensemble des taches qui n'ont pu etre deleguees
a l'automation forment une nebuleuse de
postes qui, pour n'etre pas occupables par des
machines, sont occupables par n'importe quels
humains – manutentionnaires, magasiniers, travailleurs
a la chaine, saisonniers, etc. Cette main-
d'oeuvre flexible, indifferenciee, qui passe d'une
tache a une autre et ne reste jamais longtemps dans
une entreprise, ne peut plus s'agreger en une force,
n'etant jamais au centre du processus de production
mais comme pulverisee dans une multitude
d'interstices, occupee a boucher les trous de ce qui
n'a pas ete mecanise. L'interimaire est la figure
de cet ouvrier qui n'en est plus un, qui n'a plus
de metier mais des competences qu'il vend au fil
de ses missions, et dont la disponibilite est encore
un travail.

En marge de ce coeur de travailleurs effectifs, necessaires
au bon fonctionnement de la machine,
s'etend desormais une majorite devenue surnumeraire,
qui est certes utile a l'ecoulement de la
production mais guere plus, et qui fait peser sur
la machine le risque, dans son desoeuvrement, de
se mettre a la saboter. La menace d'une demobilisation
generale est le spectre qui hante le systeme

L'insurrection qui vient

de production present. A la question «Pourquoi
travailler, alors?», tout le monde ne repond pas
comme cette ex-Rmiste a Liberation : «Pour mon
bien-etre. Il fallait que je m'occupe.» Il y a un risque
serieux que nous finissions par trouver un emploi a notre
desoeuvrement. Cette population flottante doit etre
occupee, ou tenue. Or on n'a pas trouve a ce jour
de meilleure methode disciplinaire que le salariat.
Il faudra donc poursuivre le demantelement des
« acquis sociaux » afin de ramener dans le giron
salarial les plus retifs, ceux qui ne se rendent que
face a l'alternative entre crever de faim et croupir
en taule. L'explosion du secteur esclavagiste des
«services personnels» doit continuer: femmes de
menage, restauration, massage, assistance a domicile,
prostitution, soins, cours particuliers, loisirs
therapeutiques, aide psychologique, etc. Le tout
accompagne d'un rehaussement continu des
normes de securite, d'hygiene, de conduite et de
culture, d'une acceleration dans la fugacite des
modes, qui seules assoient la necessite de tels services.
A Rouen, les horodateurs ont cede la place
au «parcmetre humain»: quelqu'un qui s'ennuie
dans la rue vous delivre un ticket de stationnement
et vous loue, le cas echeant, un parapluie par temps
d'averse.

L'ordre du travail fut l'ordre d'un monde.
L'evidence de sa ruine frappe de tetanie a la seule
idee de tout ce qui s'ensuit. Travailler, aujourd'hui,

Troisieme cercle

se rattache moins a la necessite economique de produire
des marchandises qu'a la necessite politique
de produire des producteurs et des consommateurs,
de sauver par tous les moyens l'ordre du travail.
Se produire soi-meme est en passe de devenir
l'occupation dominante d'une societe ou la production
est devenue sans objet: comme un menuisier
que l'on aurait depossede de son atelier et
qui se mettrait, en desespoir de cause, a se raboter
lui-meme. De la le spectacle de tous ces jeunes
gens qui s'entrainent a sourire pour leur entretien
d'embauche, qui se font blanchir les dents pour un
meilleur avancement, qui vont en boite de nuit
pour stimuler l'esprit d'equipe, qui apprennent
l'anglais pour booster leur carriere, qui divorcent
ou se marient pour mieux rebondir, qui font des
stages de theatre pour devenir des leaders ou de
«developpement personnel» pour mieux «gerer
les conflits» – «Le "developpement personnel" le
plus intime, pretend un quelconque gourou,
menera a une meilleure stabilite emotionnelle, a
une ouverture relationnelle plus aisee, a une acuite
intellectuelle mieux dirigee, et donc a une meilleur
performance economique.» Le grouillement de
tout ce petit monde qui attend avec impatience
d'etre selectionne en s'entrainant a etre naturel
releve d'une tentative de sauvetage de l'ordre du
travail par une ethique de la mobilisation. Etre mobilise,
c'est se rapporter au travail non comme activite,
mais comme possibilite. Si le chomeur qui

L'insurrection qui vient

s'enleve ses piercings, va chez le coiffeur et fait des
« projets » travaille bel et bien « a son employabilite
», comme on dit, c'est qu'il temoigne par la
de sa mobilisation. La mobilisation, c'est ce leger
decollement par rapport a soi, ce minime arrachement
a ce qui nous constitue, cette condition
d'etrangete a partir de quoi le Moi peut-etre pris
comme objet de travail, a partir de quoi il devient
possible de se vendre soi et non sa force de travail,
de se faire remunerer non pour ce que l'on fait,
mais pour ce que l'on est, pour notre exquise maitrise
des codes sociaux, nos talents relationnels,
notre sourire ou notre facon de presenter. C'est
la nouvelle norme de socialisation. La mobilisation
opere la fusion des deux poles contradictoires
du travail: ici, on participe a son exploitation, et
l'on exploite toute participation. On est a soimeme,
idealement, une petite entreprise, son
propre patron et son propre produit. Il s'agit, que
l'on travaille ou non, d'accumuler les contacts,
les competences, le « reseau », bref : le « capital
humain». L'injonction planetaire a se mobiliser au
moindre pretexte – le cancer, le «terrorisme», un
tremblement de terre, des SDF – resume la determination
des puissances regnantes a maintenir le
regne du travail par-dela sa disparition physique.

L'appareil de production present est donc, d'un
cote, cette gigantesque machine a mobiliser psychiquement
et physiquement, a pomper l'energie
des humains devenus excedentaires, de l'autre

Troisieme cercle

il est cette machine a trier qui alloue la survie aux
subjectivites conformes et laisse choir tous les
«individus a risque», tous ceux qui incarnent un
autre emploi de la vie et, par la, lui resistent. D'un
cote, on fait vivre les spectres, de l'autre on laisse
mourir les vivants. Telle est la fonction proprement
politique de l'appareil de production present.

S'organiser par-dela et contre le travail, deserter
collectivement le regime de la mobilisation, manifester
l'existence d'une vitalite et d'une discipline
dans la demobilisation meme est un crime qu'une civilisation
aux abois n'est pas pres de nous pardonner;
c'est en effet la seule facon de lui survivre.

Quatrieme cercle
« Plus simple, plus fun, plus mobile,
plus sur!»

Qu'on ne nous parle plus de «la ville» et de «la
campagne», et moins encore de leur antique opposition.
Ce qui s'etend autour de nous n'y ressemble
ni de pres ni de loin : c'est une nappe urbaine
unique, sans forme et sans ordre, une zone desolee,
indefinie et illimitee, un continuum mondial
d'hypercentres museifies et de parcs naturels, de
grands ensembles et d'immenses exploitations agricoles,
de zones industrielles et de lotissements,
de gites ruraux et de bars branches: la metropole.
Il y a bien eu la ville antique, la ville medievale
ou la ville moderne; il n'y a pas de ville metropolitaine.
La metropole veut la synthese de tout le
territoire. Tout y cohabite, pas tant geographiquement
que par le maillage de ses reseaux.

C'est justement parce qu'elle acheve de disparaitre
que la ville est maintenant fetichisee, comme
Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des
salles de spectacle, le centre betonne du Havre
est patrimoine de l'Unesco. A Pekin, les hutongs
qui entourent la Cite interdite sont detruites, et
l'on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, a
l'attention des curieux. A Troyes, on colle des

Quatrieme cercle

facades a colombage sur des batiments en parpaing,
un art du pastiche qui n'est pas sans evoquer les
boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les
centres historiques, longtemps sieges de la sedition,
trouvent sagement leur place dans l'organigramme
de la metropole. Ils y sont devolus au
tourisme et a la consommation ostentatoire. Ils
sont les ilots de la feerie marchande, que l'on maintient
par la foire et l'esthetique, par la force aussi.
La mievrerie etouffante des marches de Noel se
paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles
de municipaux. Le controle s'integre a merveille
au paysage de la marchandise, montrant a qui veut
bien la voir sa face autoritaire. L'epoque est au
melange, melange de musiquettes, de matraques
telescopiques et de barbe a papa. Ce que ca suppose
de surveillance policiere, l'enchantement!

Ce gout de l'authentique-entre-guillemet, et du
controle qui va avec, accompagne la petite bourgeoisie
dans sa colonisation des quartiers populaires.
Poussee hors des hypercentres, elle vient
chercher la une «vie de quartier» que jamais elle
ne trouverait parmi les maisons Phenix. Et en chassant
les pauvres, les voitures et les immigres, en
faisant place nette, en extirpant les microbes, elle
pulverise cela meme qu'elle etait venue chercher.
Sur une affiche municipale, un agent de nettoyage
tend la main a un gardien de la paix ; un slogan :
«Montauban, ville propre».

L'insurrection qui vient

La decence qui oblige les urbanistes a ne plus parler
de «la ville», qu'ils ont detruite, mais de «l'urbain
», devrait aussi les inciter a ne plus parler de
«la campagne», qui n'existe plus. Ce qu'il y a, en
lieu et place, c'est un paysage que l'on exhibe aux
foules stressees et deracinees, un passe que l'on
peut bien mettre en scene maintenant que les pay-
sans ont ete reduits a si peu. C'est un marketing
que l'on deploie sur un «territoire» ou tout doit
etre valorise ou constitue en patrimoine. C'est toujours
le meme vide glacant qui gagne jusqu'aux
plus recules des clochers.

La metropole est cette mort simultanee de la ville
et de la campagne, au carrefour ou convergent
toutes les classes moyennes, dans ce milieu de la
classe du milieu, qui, d'exode rural en « periurbanisation
», s'etire indefiniment. A la vitrification
du territoire mondial sied le cynisme de l'architecture
contemporaine. Un lycee, un hopital, une
mediatheque sont autant de variantes sur un meme
theme: transparence, neutralite, uniformite. Des
batiments, massifs et fluides, concus sans avoir
besoin de savoir ce qu'ils abriteront, et qui pourraient
etre ici aussi bien que n'importe ou ailleurs.
Que faire des tours de bureaux de la Defense, de
la Part Dieu, ou d'Euralille? L'expression «flambant
neuf» contracte en elle toute leur destinee.
Un voyageur ecossais, apres que les insurges ont
brule l'Hotel de Ville de Paris en mai 1871, atteste
la singuliere splendeur du pouvoir en flamme: «[...]

Quatrieme cercle

jamais je n'avais rien imagine de plus beau; c'est
superbe. Les gens de la Commune sont d'affreux
gredins, je n'en disconviens pas; mais quels artistes!
Et ils n'ont pas eu conscience de leur oeuvre! [...]
J'ai vu les ruines d'Amalfi baignees par les flots
d'azur de la Mediterranee, les ruines des temples
de Tung-hoor dans le Pendjab ; j'ai vu Rome et
bien d'autres choses: rien ne peut etre compare a
ce que j'ai eu ce soir devant les yeux».

Il reste bien, pris dans le maillage metropolitain,
quelques fragments de ville et quelques residus de
campagne. Mais le vivace, lui, a pris ses quartiers
dans les lieux de relegation. Le paradoxe veut que
les endroits les plus apparemment inhabitables
soient les seuls a etre encore habites en quelque
facon. Une vieille baraque squattee aura toujours
l'air plus peuplee que ces appartements de standing
ou l'on ne peut que poser ses meubles et perfectionner
la deco en attendant le prochain
demenagement. Les bidonvilles sont dans bien des
megapoles les derniers lieux vivants, vivables, et
sans surprise, aussi, les lieux les plus mortels. Ils
sont l'envers du decor electronique de la metropole
mondiale. Les cites-dortoirs de la banlieue
Nord de Paris, delaissees par une petite bourgeoisie
partie a la chasse aux pavillons, rendues a la vie par
le chomage de masse, rayonnent plus intensement,
desormais, que le Quartier latin. Par le verbe autant
que par le feu.

L'insurrection qui vient

L'incendie de novembre 2005 ne nait pas de l'extreme
depossession, comme on l'a tant glose, mais
au contraire de la pleine possession d'un territoire.
On peut bruler des voitures parce qu'on s'emmerde,
mais pour propager l'emeute un mois
durant et maintenir durablement la police en echec,
il faut savoir s'organiser, il faut disposer de complicites,
connaitre le terrain a la perfection, partager
un langage et un ennemi commun. Les
kilometres et les semaines n'ont pas empeche la
propagation du feu. Aux premiers brasiers en ont
repondu d'autres, la ou on les attendait le moins.
La rumeur ne se met pas sur ecoute.

La metropole est le terrain d'un incessant conflit
de basse intensite, dont la prise de Bassora, de
Mogadiscio ou de Naplouse marquent des points
culminants. La ville, pour les militaires, fut long-
temps un endroit a eviter, voire a assieger; la metropole,
elle, est tout a fait compatible avec la guerre.
Le conflit arme n'est qu'un moment de sa
constante reconfiguration. Les batailles menees
par les grandes puissances ressemblent a un travail
policier toujours a refaire, dans les trous noirs de
la metropole – «que ce soit au Burkina Faso, dans
le Bronx du Sud, a Kamagasaki, au Chiapas ou a
la Courneuve». Les «interventions» ne visent pas
tant la victoire, ni meme a ramener l'ordre et la
paix, qu'a la poursuite d'une entreprise de securisation
toujours-deja a l'oeuvre. La guerre n'est

Quatrieme cercle

plus isolable dans le temps, mais se diffracte en une
serie de micro-operations, militaires et policieres,
pour assurer la securite.

La police et l'armee s'adaptent en parallele et pas
a pas. Un criminologue demande aux CRS de s'organiser
en petites unites mobiles et professionnalisees.
L'institution militaire, berceau des
methodes disciplinaires, remet en cause son organisation
hierarchique. Un officier de l'OTAN
applique, pour son bataillon de grenadiers, une
«methode participative qui implique chacun dans
l'analyse, la preparation, l'execution et l'evaluation
d'une action. Le plan est discute et rediscute pendant
des jours, au fil de l'entrainement et selon
les derniers renseignements recus [...] Rien de tel
qu'un plan elabore en commun pour augmenter
l'adhesion comme la motivation».

Les forces armees ne s'adaptent pas seulement
a la metropole, elles la faconnent. Ainsi les soldats
israeliens, depuis la bataille de Naplouse, se
font-ils architectes d'interieur. Contraints par la
guerilla palestinienne a delaisser les rues, trop
perilleuses, ils apprennent a avancer verticalement
et horizontalement au sein des constructions
urbaines, defoncant murs et plafonds pour s'y mouvoir.
Un officier des forces de defense israeliennes,
diplome de philosophie, explique : « L'ennemi
interprete l'espace d'une maniere classique, traditionnelle
et je me refuse a suivre son interpretation
et a tomber dans ses pieges. [...] Je veux le

L'insurrection qui vient

surprendre ! Voila l'essence de la guerre. Je dois
gagner [...] Voila: j'ai choisi la methodologie qui
me fait traverser les murs... Comme un ver qui
avance en mangeant ce qu'il trouve sur son chemin.
» L'urbain est plus que le theatre de l'affrontement,
il en est le moyen. Cela n'est pas sans
rappeler les conseils de Blanqui, cette fois pour
le parti de l'insurrection, qui recommandait aux
futurs insurges de Paris d'investir les maisons des
rues barricadees pour proteger leurs positions, d'en
percer les murs pour les faire communiquer,
d'abattre les escaliers du rez-de-chaussee et de
trouer les plafonds pour se defendre d'eventuels
assaillants, d'arracher les portes pour en barricader
les fenetres et de faire de chaque etage un poste
de tir.

La metropole n'est pas que cet amas urbanise, cette
collision finale de la ville et de la campagne, c'est
tout autant un flux d'etres et de choses. Un courant
qui passe par tout un reseau de fibres optiques,
de lignes TGV, de satellites, de cameras de videosurveillance,
pour que jamais ce monde ne s'arrete
de courir a sa perte. Un courant qui voudrait tout
entrainer dans sa mobilite sans espoir, qui mobilise
chacun. Ou l'on est assailli d'informations
comme par autant de forces hostiles. Ou il ne reste
plus qu'a courir. Ou il devient difficile d'attendre,
meme une enieme rame de metro.

La multiplication des moyens de deplacement

Quatrieme cercle

et de communication nous arrache sans discontinuer
a l'ici et au maintenant, par la tentation de toujours
etre ailleurs. Prendre un TGV, un RER, un
telephone, pour etre deja la-bas. Cette mobilite
n'implique qu'arrachement, isolement, exil. Elle
serait pour quiconque insupportable si elle n'etait
pas toujours mobilite de l'espace prive, de l'interieur
portatif. La bulle privee n'eclate pas, elle se met
a flotter. Ce n'est pas la fin du cocooning, juste sa
mise en mouvement. D'une gare, d'un centre commercial,
d'une banque d'affaires, d'un hotel a
l'autre, partout cette etrangete, si banale, tellement
connue qu'elle tient lieu de derniere familiarite.
La luxuriance de la metropole est ce brassage aleatoire
d'ambiances definies, susceptibles de se
recombiner indefiniment. Les centres-villes s'y
offrent non comme des lieux identiques, mais bien
comme des offres originales d'ambiances, parmi
lesquelles nous evoluons, choisissant l'une, laissant
l'autre, au gre d'une sorte de shopping existentiel
entre les styles de bars, de gens, de designs,
ou parmi les playlists d'un ipod. «Avec mon lecteur
mp3, je suis maitre de mon monde.» Pour survivre
a l'uniformite environnante, l'unique option est
de se reconstituer sans cesse son monde interieur,
comme un enfant qui reconstruirait partout la
meme cabane. Comme Robinson reproduisant son
univers d'epicier sur l'ile deserte, a ceci pres que
notre ile deserte est la civilisation meme, et que
nous sommes des milliards a debarquer sans cesse.

L'insurrection qui vient

Precisement parce qu'elle est cette architecture
de flux, la metropole est une des formations
humaines les plus vulnerables qui ait jamais existe.
Souple, subtile, mais vulnerable. Une fermeture
brutale des frontieres pour cause d'epidemie
furieuse, une carence quelconque dans un ravitaillement
vital, un blocage organise des axes de
communication, et c'est tout le decor qui s'effondre,
qui ne parvient plus a masquer les scenes
de carnages qui le hantent a toute heure. Ce monde
n'irait pas si vite s'il n'etait pas constamment poursuivi
par la proximite de son effondrement.

Sa structure en reseau, toute son infrastructure
technologique de noeuds et de connexions, son
architecture decentralisee voudraient mettre la
metropole a l'abri de ses inevitables dysfonctionnements.
Internet doit resister a une attaque
nucleaire. Le controle permanent des flux d'informations,
d'hommes et de marchandises doit
securiser la mobilite metropolitaine, la tracabilite,
assurer que jamais ne manque une palette dans
un stock de marchandise, que jamais on ne trouve
un billet vole dans le commerce ou un terroriste
dans l'avion. Grace a une puce RFID, un passe-
port biometrique, un fichier ADN.

Mais la metropole produit aussi les moyens de
sa propre destruction. Un expert en securite americain
explique la defaite en Irak par la capacite
de la guerilla a tirer profit des nouveaux modes
de communication. Par leur invasion, les Etats-

Quatrieme cercle

Unis n'ont pas tant importe la democratie que
les reseaux cybernetiques. Ils amenaient avec eux
l'une des armes de leur defaite. La multiplication
des telephones portables et des points d'acces a
Internet a fourni a la guerilla des moyens inedits
de s'organiser, et de se rendre elle-meme si difficilement
attaquable.

A chaque reseau ses points faibles, ses noeuds
qu'il faut defaire pour que la circulation s'arrete,
pour que la toile implose. La derniere grande
panne electrique europeenne l'a montre: il aura
suffi d'un incident sur une ligne a haute tension
pour plonger une bonne partie du continent dans
le noir. Le premier geste pour que quelque chose
puisse surgir au milieu de la metropole, pour que
s'ouvrent d'autres possibles, c'est d'arreter son perpetuum
mobile. C'est ce qu'ont compris les rebelles
thailandais qui font sauter les relais electriques.
C'est ce qu'ont compris les anti-CPE, qui ont bloque
les universites pour ensuite tacher de bloquer
l'economie. C'est aussi ce qu'ont compris les
dockers americains en greve en octobre 2002 pour
le maintien de trois cents emplois, et qui bloquerent
pendant dix jours les principaux ports de la
cote Ouest. L'economie americaine est si dependante
des flux tendus en provenance d'Asie que
le cout du blocage se montait a un milliard d'euros
par jour. A dix mille, on peut faire vaciller la
plus grande puissance economique mondiale. Pour
certains «experts», si le mouvement s'etait pro

L'insurrection qui vient

longe un mois de plus, nous aurions assiste a «un
retour a la recession aux Etats-Unis et un cauchemar
economique pour l'Asie du Sud-Est».

Cinquieme cercle
« Moins de biens, plus de liens ! »

Trente ans de chomage de masse, de «crise», de
croissance en berne, et l'on voudrait encore nous
faire croire en l'economie. Trente ans ponctues, il
est vrai, par quelques entractes d'illusion: l'entracte
1981-83, illusion qu'un gouvernement de gauche
pourrait faire le bonheur du peuple; l'entracte des
annees fric (1986-89), ou nous deviendrions tous
riches, hommes d'affaires et boursicoteurs; l'entracte
Internet (1998-2001), ou nous trouverions
tous un emploi virtuel a force de rester branches,
ou la France multicolore mais une, multiculturelle
et cultivee, remporterait toutes les coupes du
monde. Mais voila, nous, on a depense toutes nos
reserves d'illusion, on a touche le fond, on est a
sec, sinon a decouvert.

A force, on a compris ceci: ce n'est pas l'economie
qui est en crise, c'est l'economie qui est la crise;
ce n'est pas le travail qui manque, c'est le travail qui
est en trop ; tout bien pese, ce n'est pas la crise, mais
la croissance qui nous deprime. Il faut l'avouer : la
litanie des cours de Bourse nous touche a peu pres
autant qu'une messe en latin. Heureusement pour
nous, nous sommes un certain nombre a etre par

L'insurrection qui vient

venus a cette conclusion. Nous ne parlons pas de
tous ceux qui vivent d'arnaques diverses, de trafics
en tout genre ou sont depuis dix ans au RMI. De
tous ceux qui ne parviennent plus a s'identifier a
leur boulot et se reservent pour leurs loisirs. De
tous les placardises, tous les planques, tous ceux
qui en font le minimum et qui sont un maximum.
De tous ceux que frappe cet etrange detachement
de masse, que vient encore accentuer l'exemple des
retraites et la surexploitation cynique d'une main-
d'oeuvre flexibilisee. Nous ne parlons pas d'eux,
qui doivent bien pourtant, d'une maniere ou d'une
autre, arriver a une conclusion voisine.

Ce dont nous parlons, c'est de tous ces pays, de
ces continents entiers qui ont perdu la foi economique
pour avoir vu passer avec pertes et fracas les
Boeing du FMI, pour avoir un peu tate de la
Banque mondiale. Rien, la, de cette crise des vocations
que subit mollement, en Occident, l'economie.
Ce dont il s'agit en Guinee, en Russie, en
Argentine, en Bolivie, c'est d'un discredit violent
et durable de cette religion, et de son clerge.
«Qu'est-ce qu'un millier d'economistes du FMI
gisant au fond de la mer? – Un bon debut», blaguet-
on a la Banque mondiale. Plaisanterie russe :
«Deux economistes se rencontrent. L'un demande
a l'autre : "Tu comprends ce qui se passe ?" Et
l'autre de repondre: "Attends, je vais t'expliquer."
"Non, non, reprend le premier, expliquer ce n'est
pas difficile, moi aussi je suis economiste. Non,

Cinquieme cercle

ce que je te demande c'est : est-ce que tu comprends?"
» Le clerge lui-meme feint par pans d'entrer
en dissidence et de critiquer le dogme. Le
dernier courant un peu vivant de la pretendue
«science economique» – courant qui se nomme
sans humour l'«economie non autistique» – se fait
un metier, desormais, de demonter les usurpations,
les tours de passe-passe, les indices frelates d'une
science dont le seul role tangible est d'agiter l'ostensoir
autour des elucubrations des dominants,
d'entourer d'un peu de ceremonie leurs appels a
la soumission et enfin, comme l'ont toujours fait
les religions, de fournir des explications. Car le malheur
general cesse d'etre supportable des qu'il
apparait pour ce qu'il est: sans cause ni raison.

L'argent n'est plus nulle part respecte, ni par ceux
qui en ont, ni par ceux qui en manquent. Vingt
pour cent des jeunes Allemands, lorsqu'on leur
demande ce qu'ils veulent faire plus tard, repondent
«artiste». Le travail n'est plus endure comme
une donnee de la condition humaine. La comptabilite
des entreprises avoue qu'elle ne sait plus
ou nait la valeur. La mauvaise reputation du marche
aurait eu raison de lui depuis une bonne decennie,
sans la rage et les vastes moyens de ses
apologues. Le progres est partout devenu, dans
le sens commun, synonyme de desastre. Tout fuit
dans le monde de l'economie, comme tout fuyait
en URSS a l'epoque d'Andropov. Qui s'est un peu

L'insurrection qui vient

penche sur les dernieres annees de l'URSS entendra
sans peine dans tous les appels au volontarisme
de nos dirigeants, dans toutes les envolees sur un
avenir dont on a perdu la trace, toutes ces professions
de foi dans «la reforme» de tout et n'importe
quoi, les premiers craquements dans la
structure du Mur. L'effondrement du bloc socialiste
n'aura pas consacre le triomphe du capitalisme,
mais seulement atteste la faillite de l'une
de ses formes. D'ailleurs, la mise a mort de l'URSS
n'a pas ete le fait d'un peuple en revolte, mais d'une
nomenklatura en reconversion. En proclamant
la fin du socialisme, une fraction de la classe dirigeante
s'est d'abord affranchie de tous les devoirs
anachroniques qui la liaient au peuple. Elle a pris
le controle prive de ce qu'elle controlait deja, mais
au nom de tous. «Puisqu'ils font semblant de nous
payer, faisons semblant de travailler », disait-on
dans les usines. «Qu'a cela ne tienne, cessons de
faire semblant!», a repondu l'oligarchie. Aux uns,
les matieres premieres, les infrastructures industrielles,
le complexe militaro-industriel, les
banques, les boites de nuit aux autres, la misere ou
l'emigration. Comme on n'y croyait plus en URSS
sous Andropov, on n'y croit plus aujourd'hui en
France dans les salles de reunion, dans les ateliers,
dans les bureaux. «Qu'a cela ne tienne!», repondent
patrons et gouvernants, qui ne prennent
meme plus la peine d'adoucir « les dures lois de
l'economie», demenagent une usine dans la nuit

Cinquieme cercle

pour annoncer au personnel sa fermeture au petit
matin et n'hesitent plus a envoyer le GIGN pour
faire cesser une greve – comme cela s'est fait dans
celle de la SNCM ou lors de l'occupation, l'annee
derniere, d'un centre de tri a Rennes. Toute
l'activite meurtriere du pouvoir present consiste a
gerer cette ruine d'un cote, et de l'autre a poser les
bases d'une «nouvelle economie».

Nous nous y etions bien faits, pourtant, a l'economie.
Depuis des generations que l'on nous disciplinait,
que l'on nous pacifiait, que l'on avait
fait de nous des sujets, naturellement productifs,
contents de consommer. Et voila que se revele tout
ce que nous nous etions efforces d'oublier : que
l'economie est une politique. Et que cette politique,
aujourd'hui, est une politique de selection au sein
d'une humanite devenue, dans sa masse, super-
flue. De Colbert a De Gaulle en passant par
Napoleon III, l'Etat a toujours concu l'economie
comme politique, non moins que la bourgeoisie,
qui en tire profit, et les proletaires, qui l'affrontent.
Il n'y a guere que cette etrange strate intermediaire
de la population, ce curieux agregat sans
force de ceux qui ne prennent pas parti, la petite bourgeoisie,
qui a toujours fait semblant de croire a
l'economie comme a une realite – parce que sa neutralite
en etait ainsi preservee. Petits commercants,
petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs,
journalistes, intermediaires de toutes

L'insurrection qui vient

sortes forment en France cette non-classe, cette
gelatine sociale composee de la masse de ceux qui
voudraient simplement passer leur petite vie privee
a l'ecart de l'Histoire et de ses tumultes. Ce
marais est par predisposition le champion de la
fausse conscience, pret a tout pour garder, dans
son demi-sommeil, les yeux fermes sur la guerre
qui fait rage alentour. Chaque eclaircissement du
front est ainsi marque en France par l'invention
d'une nouvelle lubie. Durant les dix dernieres
annees, ce fut ATTAC et son invraisemblable taxe
Tobin – dont l'instauration aurait reclame rien
moins que la creation d'un gouvernement mondial
–, son apologie de l'«economie reelle» contre
les marches financiers et sa touchante nostalgie de
l'Etat. La comedie dura ce qu'elle dura, et finit
en plate mascarade. Une lubie remplacant l'autre,
voici la decroissance. Si ATTAC avec ses cours d'education
populaire a essaye de sauver l'economie
comme science, la decroissance pretend, elle, la sauver
comme morale. Une seule alternative a l'apocalypse
en marche, decroitre. Consommer et
produire moins. Devenir joyeusement frugaux.
Manger bio, aller a bicyclette, arreter de fumer
et surveiller severement les produits qu'on achete.
Se contenter du strict necessaire. Simplicite volontaire.
« Redecouvrir la vraie richesse dans l'epanouissement
de relations sociales conviviales dans
un monde sain.» «Ne pas puiser dans notre capital
naturel. » Aller vers une « economie saine ».

Cinquieme cercle

«Eviter la regulation par le chaos.» «Ne pas generer
de crise sociale remettant en cause la democratie
et l'humanisme. » Bref : devenir econome.
Revenir a l'economie de Papa, a l'age d'or de la
petite bourgeoisie: les annees 1950. «Lorsque l'individu
devient un bon econome, sa propriete remplit
alors parfaitement son office, qui est de lui
permettre de jouir de sa vie propre a l'abri de l'existence
publique ou dans l'enclos prive de sa vie.»

Un graphiste en pull artisanal boit un cocktail de
fruits, entre amis, a la terrasse d'un cafe ethnique.
On est diserts, cordiaux, on plaisante moderement,
on ne fait ni trop de bruit ni trop de silence, on
se regarde en souriant, un peu beats: on est tellement
civilises. Plus tard, les uns iront biner la terre
d'un jardin de quartier tandis que les autres partiront
faire de la poterie, du zen ou un film d'animation.
On communie dans le juste sentiment de
former une nouvelle humanite, la plus sage, la plus
raffinee, la derniere. Et on a raison. Apple et la
decroissance s'entendent curieusement sur la civilisation
du futur. L'idee de retour a l'economie
d'antan des uns est le brouillard opportun derriere
lequel s'avance l'idee de grand bond en avant technologique
des autres. Car dans l'Histoire, les
retours n'existent pas. L'exhortation a revenir au
passe n'exprime jamais qu'une des formes de
conscience de son temps, et rarement la moins
moderne. La decroissance n'est pas par hasard la

L'insurrection qui vient

banniere des publicitaires dissidents du magazine
Casseurs de pub. Les inventeurs de la croissance zero

– le club de Rome en 1972 – etaient eux-memes
un groupe d'industriels et de fonctionnaires qui
s'appuyaient sur un rapport des cyberneticiens
du MIT.
Cette convergence n'est pas fortuite. Elle s'inscrit
dans la marche forcee pour trouver une releve
a l'economie. Le capitalisme a desintegre a son
profit tout ce qui subsistait de liens sociaux, il se
lance maintenant dans leur reconstruction a neuf
sur ses propres bases. La sociabilite metropolitaine
actuelle en est l'incubatrice. De la meme facon, il
a ravage les mondes naturels et se lance a present
dans la folle idee de les reconstituer comme autant
d'environnements controles, dotes des capteurs
adequats. A cette nouvelle humanite correspond
une nouvelle economie, qui voudrait n'etre plus
une sphere separee de l'existence mais son tissu,
qui voudrait etre la matiere des rapports humains;
une nouvelle definition du travail comme travail
sur soi, et du Capital comme capital humain; une
nouvelle idee de la production comme production
de biens relationnels, et de la consommation comme
consommation de situations; et surtout une nouvelle
idee de la valeur qui embrasserait toutes les
qualites des etres. Cette «bioeconomie» en gestation
concoit la planete comme un systeme ferme
a gerer, et pretend poser les bases d'une science
qui integrerait tous les parametres de la vie. Une

Cinquieme cercle

telle science pourrait nous faire regretter un jour
le bon temps des indices trompeurs ou l'on pretendait
mesurer le bonheur du peuple a la croissance
du PIB, mais ou au moins personne n'y
croyait.

« Revaloriser les aspects non economiques de
la vie» est un mot d'ordre de la decroissance en
meme temps que le programme de reforme du
Capital. Eco-villages, cameras de videosurveillance,
spiritualite, biotechnologies et convivialite
appartiennent au meme «paradigme civilisationnel
» en formation, celui de l'economie totale
engendree depuis la base. Sa matrice intellectuelle
n'est autre que la cybernetique, la science des systemes,
c'est-a-dire de leur controle. Pour imposer
definitivement l'economie, son ethique du travail
et de l'avarice, il avait fallu au cours du
XVIIe siecle interner et eliminer toute la faune des
oisifs, des mendiants, des sorcieres, des fous, des
jouisseurs et autres pauvres sans aveu, toute une
humanite qui dementait par sa seule existence
l'ordre de l'interet et de la continence. La nouvelle
economie ne s'imposera pas sans une semblable
selection des sujets et des zones aptes a la mutation.
Le chaos tant annonce sera l'occasion de ce
tri, ou notre victoire sur ce detestable projet.

Sixieme cercle
« L'environnement est un defi industriel »

L'ecologie, c'est la decouverte de l'annee. Depuis
trente ans, qu'on laissait ca aux Verts, qu'on en riait
grassement le dimanche, pour prendre l'air
concerne le lundi. Et voila qu'elle nous rattrape.
Qu'elle envahit les ondes comme un tube en ete,
parce qu'il fait vingt degres en decembre.

Un quart des especes de poissons a disparu des
oceans. Le reste n'en a plus pour longtemps.

Alerte de grippe aviaire: on promet d'abattre au
vol les oiseaux migrateurs, par centaines de milliers.

Le taux de mercure dans le lait maternel est de
dix fois superieur au taux autorise dans celui des
vaches. Et ces levres qui gonflent quand je croque
dans la pomme – elle venait pourtant du marche.
Les gestes les plus simples sont devenus toxiques.
On meurt a trente-cinq ans «d'une longue maladie
» que l'on gerera comme on a gere tout le reste.
Il aurait fallu tirer les conclusions avant qu'elle
ne nous mene la, au pavillon B du centre de soins
palliatifs.

Il faut l'avouer: toute cette «catastrophe», dont
on nous entretient si bruyamment, ne nous touche
pas. Du moins, pas avant qu'elle ne nous frappe

Sixieme cercle

par une de ses previsibles consequences. Elle nous
concerne peut-etre mais elle ne nous touche pas. Et
c'est bien la la catastrophe.

Il n'y a pas de «catastrophe environnementale».
Il y a cette catastrophe qu'est l'environnement.
L'environnement, c'est ce qu'il reste a l'homme
quand il a tout perdu. Ceux qui habitent un quartier,
une rue, un vallon, une guerre, un atelier, n'ont
pas d'« environnement », ils evoluent dans un
monde peuple de presences, de dangers, d'amis,
d'ennemis, de points de vie et de points de mort,
de toutes sortes d'etres. Ce monde a sa consistance,
qui varie avec l'intensite et la qualite des liens qui
nous attachent a tous ces etres, a tous ces lieux. Il
n'y a que nous, enfants de la depossession finale,
exiles de la derniere heure – qui viennent au monde
dans des cubes de beton, cueillent des fruits dans les
supermarches et guettent l'echo du monde a la tele

– pour avoir un environnement. Il n'y a que nous pour
assister a notre propre aneantissement comme s'il
s'agissait d'un simple changement d'atmosphere.
Pour s'indigner des dernieres avancees du desastre,
et en dresser patiemment l'encyclopedie.
Ce qui s'est fige en un environnement, c'est un
rapport au monde fonde sur la gestion, c'est-adire
sur l'etrangete. Un rapport au monde tel que
nous ne sommes pas faits aussi bien du bruissement
des arbres, des odeurs de friture de l'immeuble, du
ruissellement de l'eau, du brouhaha des cours

L'insurrection qui vient

d'ecole ou de la moiteur des soirs d'ete, un rapport
au monde tel qu'il y a moi et mon environnement,
qui m'entoure sans jamais me constituer. Nous
sommes devenus voisins dans une reunion de
copropriete planetaire. On n'imagine guere plus
complet enfer.

Aucun milieu materiel n'a jamais merite le nom
d'«environnement», a part peut-etre maintenant
la metropole. Voix numerisee des annonces vocales,
tramway au sifflement si XXIe siecle, lumiere bleutee
de reverbere en forme d'allumette geante, pietons
grimes en mannequins rates, rotation
silencieuse d'une camera de video-surveillance,
tintement lucide des bornes du metro, des caisses
du supermarche, des badgeuses du bureau,
ambiance electronique de cybercafe, debauche
d'ecrans plasma, de voies rapides et de latex. Jamais
decor ne se passa si bien des ames qui le traversent.
Jamais milieu ne fut plus automatique. Jamais
contexte ne fut plus indifferent et n'exigea en
retour, pour y survivre, une si egale indifference.
L'environnement, ce n'est finalement que cela: le
rapport au monde propre a la metropole qui se
projette sur tout ce qui lui echappe.

La situation est la suivante: on a employe nos peres
a detruire ce monde, on voudrait maintenant nous
faire travailler a sa reconstruction et que celle-ci
soit, pour comble, rentable. L'excitation morbide
qui anime desormais journalistes et publicitaires a

Sixieme cercle

chaque nouvelle preuve du rechauffement climatique
devoile le sourire d'acier du nouveau capitalisme
vert, celui qui s'annoncait depuis les annees
1970, que l'on attendait au tournant et qui ne venait
pas. Eh bien, le voila ! L'ecologie, c'est lui ! Les
solutions alternatives, c'est encore lui! Le salut de
la planete, c'est toujours lui ! Plus aucun doute :
le fond de l'air est vert; l'environnement sera le
pivot de l'economie politique du XXIe siecle. A
chaque poussee de catastrophisme correspond
desormais une volee de «solutions industrielles».

L'inventeur de la bombe H, Edward Teller, suggere
de pulveriser des millions de tonnes de poussiere
metallique dans la stratosphere pour stopper le
rechauffement climatique. La Nasa, frustree d'avoir
du ranger sa grande idee de bouclier antimissile au
musee des fantasmagories de la guerre froide, pro-
met la mise en place au-dela de l'orbite lunaire d'un
miroir geant pour nous proteger des desormais
funestes rayons du soleil. Autre vision d'avenir: une
humanite motorisee roulant au bioethanol de Sao-
Paulo a Stockholm; un reve de cerealier beauceron,
qui n'implique apres tout que la conversion de toutes
les terres arables de la planete en champs de soja et
de betterave a sucre. Voitures ecologiques, energies
propres, consulting environnemental coexistent
sans mal avec la derniere publicite Chanel au fil des
pages glacees des magazines d'opinion.

C'est que l'environnement a ce merite incomparable
d'etre, nous dit-on, le premier probleme glo

L'insurrection qui vient

bal qui se pose a l'humanite. Un probleme global,
c'est-a-dire un probleme dont seuls ceux qui sont
organises globalement peuvent detenir la solution.
Et ceux-la, on les connait. Ce sont les groupes
qui depuis pres d'un siecle sont a l'avant-garde
du desastre et comptent bien le rester, au prix
minime d'un changement de logo. Qu'EDF ait
l'impudence de nous resservir son programme
nucleaire comme nouvelle solution a la crise energetique
mondiale dit assez combien les nouvelles
solutions ressemblent aux anciens problemes.

Des secretariats d'Etat aux arriere-salles des cafes
alternatifs, les preoccupations se disent desormais
avec les memes mots, qui sont au reste les memes
que toujours. Il s'agit de se mobiliser. Non pour la
reconstruction, comme dans l'apres-guerre, non
pour les Ethiopiens, comme dans les annees 1980,
non pour l'emploi, comme dans les annees 1990.
Non, cette fois-ci, c'est pour l'environnement. Il
vous dit bien merci. Al Gore, l'ecologie a la Hulot
et la decroissance se rangent aux cotes des eternelles
grandes ames de la Republique pour jouer
leur role de reanimation du petit peuple de gauche
et de l'idealisme bien connu de la jeunesse.
L'austerite volontaire en etendard, ils travaillent
benevolement a nous rendre conformes a «l'etat
d'urgence ecologique qui vient». La masse ronde
et gluante de leur culpabilite s'abat sur nos epaules
fatiguees et voudrait nous pousser a cultiver notre
jardin, a trier nos dechets, a composter bio les restes

Sixieme cercle

du festin macabre dans et pour lequel nous avons
ete pouponnes.

Gerer la sortie du nucleaire, les excedents de
CO2 dans l'atmosphere, la fonte des glaces, les
ouragans, les epidemies, la surpopulation mondiale,
l'erosion des sols, la disparition massive des
especes vivantes... voila quel serait notre fardeau.
«C'est a chacun que revient de changer ses comportements
», disent-ils, si l'on veut sauver notre
beau modele civilisationnel. Il faut consommer peu
pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour
pouvoir encore produire. Il faut s'autocontraindre
pour pouvoir encore contraindre. Voila comment la
logique d'un monde entend se survivre en se donnant
des airs de rupture historique. Voila comment
on voudrait nous convaincre de participer aux
grands defis industriels du siecle en marche.
Hebetes que nous sommes, nous serions prets a
sauter dans les bras de ceux-la memes qui ont preside
au saccage, pour qu'ils nous sortent de la.

L'ecologie n'est pas seulement la logique de l'economie
totale, c'est aussi la nouvelle morale du
Capital. L'etat de crise interne du systeme et la
rigueur de la selection en cours sont tels qu'il faut
a nouveau un critere au nom duquel operer de
pareils tris. L'idee de vertu n'a jamais ete, d'epoque
en epoque, qu'une invention du vice. On ne pourrait,
sans l'ecologie, justifier l'existence des aujourd'hui
de deux filieres d'alimentation, l'une «saine

L'insurrection qui vient

et biologique» pour les riches et leurs petits, l'autre
notoirement toxique pour la plebe et ses rejetons
promis a l'obesite. L'hyper-bourgeoisie planetaire
ne saurait faire passer pour respectable son train
de vie si ses derniers caprices n'etaient pas scrupuleusement
«respectueux de l'environnement».
Sans l'ecologie, rien n'aurait encore assez d'autorite
pour faire taire toute objection aux progres
exorbitants du controle.

Tracabilite, transparence, certification, eco-taxes,
excellence environnementale, police de l'eau laissent
augurer de l'etat d'exception ecologique qui
s'annonce. Tout est permis a un pouvoir qui s'autorise
de la Nature, de la sante et du bien-etre.

«Une fois que la nouvelle culture economique
et comportementale sera passee dans les moeurs,
les mesures coercitives tomberont sans doute d'ellesmemes.
» Il faut tout le ridicule aplomb d'un aventurier
de plateau tele pour soutenir une perspective
aussi glacante et nous appeler dans un meme temps
a avoir suffisamment «mal a la planete» pour nous
mobiliser et a rester suffisamment anesthesies pour
assister a tout cela avec retenue et civilite. Le nouvel
ascetisme bio est le controle de soi qui est requis
de tous pour negocier l'operation de sauvetage a
quoi le systeme s'est lui-meme accule. C'est au
nom de l'ecologie qu'il faudra desormais se serrer
la ceinture, comme hier au nom de l'economie.
La route pourrait bien sur se transformer en pistes
cyclables, nous pourrions meme peut-etre, sous

Sixieme cercle

nos latitudes, etre un jour gratifies d'un revenu
garanti, mais seulement pour prix d'une existence
entierement therapeutique. Ceux qui pretendent
que l'autocontrole generalise nous epargnera
d'avoir a subir une dictature environnementale
mentent: l'un fera le lit de l'autre, et nous aurons
les deux.

Tant qu'il y aura l'Homme et l'Environnement,
il y aura la police entre eux.

Tout est a renverser dans les discours ecologistes.
La ou ils parlent de «catastrophes» pour designer
les derapages du regime actuel de gestion des etres
et des choses, nous ne voyons que la catastrophe
de son si parfait fonctionnement. La plus grande
vague de famine connue jusqu'alors dans la zone
tropicale (1876-1879) coincide avec une secheresse
mondiale, mais surtout avec l'apogee de la colonisation.
La destruction des mondes paysans et des
pratiques vivrieres avait fait disparaitre les moyens
de faire face a la penurie. Plus que le manque d'eau,
ce sont les effets de l'economie coloniale en pleine
expansion qui ont couvert de millions de cadavres
decharnes toute la bande tropicale. Ce qui se presente
partout comme catastrophe ecologique n'a
jamais cesse d'etre, en premier lieu, la manifestation
d'un rapport au monde desastreux. Ne rien
habiter nous rend vulnerables au moindre cahot
du systeme, au moindre alea climatique. Pendant
qu'a l'approche du dernier tsunami les touristes

L'insurrection qui vient

continuaient de batifoler dans les flots, les chasseurs-
cueilleurs des iles se hataient de fuir les cotes
a la suite des oiseaux. Le paradoxe present de l'ecologie,
c'est que sous pretexte de sauver la Terre,
elle ne sauve que le fondement de ce qui en a fait
cet astre desole.

La regularite du fonctionnement mondial
recouvre en temps normal notre etat de depossession
proprement catastrophique. Ce que l'on
appelle «catastrophe» n'est que la suspension forcee
de cet etat, l'un de ces rares moments ou nous
regagnons quelque presence au monde. Qu'on
arrive plus tot que prevu au bout des reserves de
petrole, que s'interrompent les flux internationaux
qui maintiennent le tempo de la metropole, que
l'on aille au-devant de grands dereglements
sociaux, qu'advienne l'«ensauvagement des populations
», la «menace planetaire», la «fin de la civilisation
»! N'importe quelle perte de controle est
preferable a tous les scenarios de gestion de crise.
Les meilleurs conseils, des lors, ne sont pas a chercher
du cote des specialistes en developpement
durable. C'est dans les dysfonctionnements, les
courts-circuits du systeme qu'apparaissent les elements
de reponse logiques a ce qui pourrait cesser
d'etre un probleme. Parmi les signataires du
protocole de Kyoto, les seuls pays a ce jour qui
remplissent leurs engagements sont, bien malgre
eux, l'Ukraine et la Roumanie. Devinez pourquoi.
L'experimentation la plus avancee a l'echelle mon-

Sixieme cercle

diale en fait d'agriculture «biologique» se tient
depuis 1989 sur l'ile de Cuba. Devinez pourquoi.
C'est le long des pistes africaines, et pas ailleurs,
que la mecanique automobile s'est elevee au rang
d'art populaire. Devinez comment.

Ce qui rend la crise desirable, c'est qu'en elle
l'environnement cesse d'etre l'environnement.
Nous sommes accules a renouer un contact, futil
fatal, avec ce qui est la, a retrouver les rythmes
de la realite. Ce qui nous entoure n'est plus pay-
sage, panorama, theatre, mais bien ce qu'il nous
est donne d'habiter, avec quoi nous devons composer,
et dont nous pouvons apprendre. Nous ne
nous laisserons pas derober par ceux qui l'ont causee
les possibles contenus dans la «catastrophe».
La ou les gestionnaires s'interrogent platoniquement
sur comment renverser la vapeur «sans casser
la baraque », nous ne voyons d'autre option
realiste que de « casser la baraque » au plus tot,
et de tirer parti, d'ici la, de chaque effondrement
du systeme pour gagner en force.

La Nouvelle-Orleans, quelques jours apres le passage
de l'ouragan Katrina. Dans cette atmosphere
d'apocalypse, une vie, ca et la, se reorganise. Devant
l'inaction des pouvoirs publics, plus occupes a net-
toyer les quartiers touristiques du « Carre francais
» et a en proteger les magasins qu'a venir en
aide aux habitants pauvres de la ville, des formes
oubliees renaissent. Malgre les tentatives parfois

L'insurrection qui vient

musclees de faire evacuer la zone, malgre les parties
de «chasse au negre» ouvertes pour l'occasion
par des milices suprematistes, beaucoup n'ont
pas voulu abandonner le terrain. Pour ceux-la, qui
ont refuse d'etre deportes comme «refugies environnementaux
» aux quatre coins du pays et pour
ceux qui, d'un peu partout, ont decide de les
rejoindre par solidarite a l'appel d'un ancien Black
Panther, resurgit l'evidence de l'auto-organisation.
En l'espace de quelques semaines est mise sur pied
la Common Ground Clinic. Ce veritable hopital
de campagne dispense des les premiers jours des
soins gratuits et toujours plus performants grace
a l'afflux incessant de volontaires. Depuis un an
maintenant, la clinique est a la base d'une resistance
quotidienne a l'operation de table rase menee
par les bulldozers du gouvernement en vue de livrer
toute cette partie de la ville en pature aux promoteurs.
Cuisines populaires, ravitaillement,
medecine de rue, requisitions sauvages, construction
d'habitats d'urgence: tout un savoir pratique
accumule par les uns et les autres au fil de la vie a
trouve la l'espace de se deployer. Loin des uniformes
et des sirenes.

Qui a connu la joie demunie de ces quartiers
de la Nouvelle-Orleans avant la catastrophe, la
defiance vis-a-vis de l'Etat qui y regnait deja et la
pratique massive de la debrouille qui y avait cours
ne sera pas etonne que tout cela y ait ete possible.
Qui, a l'oppose, se trouve pris dans le quotidien

Sixieme cercle

anemie et atomise de nos deserts residentiels
pourra douter qu'il s'y trouve une telle determination.
Renouer avec ces gestes enfouis sous des
annees de vie normalisee est pourtant la seule voie
praticable pour ne pas sombrer avec ce monde. Et
que vienne un temps dont on s'eprenne.

Septieme cercle
« Ici on construit un espace civilise »

La premiere boucherie mondiale, celle qui, de 1914
a 1918, a permis de se debarrasser en un coup d'une
large part du proletariat des campagnes et des villes,
a ete conduite au nom de la liberte, de la democratie
et de la civilisation. C'est en apparence au
nom des memes valeurs que se poursuit depuis cinq
ans, d'assassinats cibles en operations speciales,
la fameuse «guerre contre le terrorisme». Le parallele
s'arrete ici: aux apparences. La civilisation n'est
plus cette evidence que l'on transporte chez les
indigenes sans autre forme de proces. La liberte
n'est plus ce nom que l'on ecrit sur les murs, suivi
qu'il est, comme son ombre desormais, par celui
de «securite». Et la democratie est de notoriete
generale soluble dans les plus pures legislations
d'exception – par exemple, dans le retablissement
officiel de la torture aux Etats-Unis ou la loi
PerbenII en France.

En un siecle, la liberte, la democratie et la civilisation
ont ete ramenees a l'etat d'hypotheses.
Tout le travail des dirigeants consiste dorenavant
a menager les conditions materielles et morales,
symboliques et sociales ou ces hypotheses sont a

Septieme cercle

peu pres validees, a configurer des espaces ou elles
ont l'air de fonctionner. Tous les moyens sont bons
a cette fin, y compris les moins democratiques, les
moins civilises, les plus securitaires. C'est qu'en un
siecle la democratie a regulierement preside a la
mise au monde des regimes fascistes, que la civilisation
n'a cesse de rimer, sur des airs de Wagner
ou d'Iron Maiden, avec extermination, et que la
liberte prit un jour de 1929 le double visage d'un
banquier qui se defenestre et d'une famille d'ouvriers
qui meurt de faim. On a convenu depuis lors

– disons: depuis 1945 – que la manipulation des
masses, l'activite des services secrets, la restriction
des libertes publiques et l'entiere souverainete des
differentes polices appartenaient aux moyens
propres a assurer la democratie, la liberte et la civilisation.
Au dernier stade de cette evolution, on a
le premier maire socialiste de Paris qui met une
derniere main a la pacification urbaine, a l'amenagement
policier d'un quartier populaire, et s'explique
en mots soigneusement calibres: «Ici on
construit un espace civilise.» Il n'y a rien a y redire,
tout a y detruire.
Sous ses airs de generalite, cette question de la civilisation
n'a rien d'une question philosophique. Une
civilisation n'est pas une abstraction qui surplombe
la vie. C'est aussi bien ce qui regit, investit, colonise
l'existence la plus quotidienne, la plus personnelle.
C'est ce qui tient ensemble la dimension

L'insurrection qui vient

la plus intime et la plus generale. En France, la
civilisation est inseparable de l'Etat. Plus un Etat
est fort et ancien, moins il est une superstructure,
l'exosquelette d'une societe, et plus il est en fait
la forme des subjectivites qui le peuplent. L'Etat
francais est la trame meme des subjectivites francaises,
l'aspect qu'a pris la multiseculaire castration
de ses sujets. Il ne faut pas s'etonner, apres
cela, que l'on y delire si souvent le monde dans
les hopitaux psychiatriques a partir des figures politiques,
que l'on s'entende pour voir dans nos dirigeants
l'origine de tous nos maux, que l'on se plaise
tant a grogner contre eux et que cette facon de grogner
soit l'acclamation par quoi nous les intronisons
comme nos maitres. Car ici on ne se soucie
pas de la politique comme d'une realite etrangere
mais comme d'une part de soi-meme. La vie dont
nous investissons ces figures est celle-la meme qui
nous a ete ravie.

S'il y a une exception francaise, elle derive de
la. Il n'y a pas jusqu'au rayonnement mondial de
la litterature francaise qui ne soit le fruit de cette
amputation. La litterature est en France l'espace
que l'on a souverainement accorde au divertissement
des castres. Elle est la liberte formelle que
l'on a concedee a ceux qui ne se font pas au neant
de leur liberte reelle. D'ou les oeillades obscenes
que ne cessent de s'adresser depuis des siecles, dans
ce pays, hommes d'Etat et hommes de lettres, les
uns empruntant volontiers le costume des autres,

Septieme cercle

et reciproquement. D'ou aussi que les intellectuels
y aient coutume de parler si haut quand ils sont
si bas, et de faillir toujours au moment decisif, le
seul qui aurait rendu un sens a leur existence mais
qui les aurait aussi mis au ban de leur profession.

C'est une these defendue et defendable que la
litterature moderne nait avec Baudelaire, Heine et
Flaubert, comme contrecoup du massacre d'Etat
de juin 1848. C'est dans le sang des insurges parisiens
et contre le silence qui entoure la tuerie que
naissent les formes litteraires modernes – spleen,
ambivalence, fetichisme de la forme et detachement
morbide. L'affection nevrotique que les
Francais vouent a leur Republique – celle au nom
de quoi toute bavure retrouve sa dignite, et n'importe
quelle crapulerie ses lettres de noblesse –
prolonge a chaque instant le refoulement des sacrifices
fondateurs. Les journees de juin 1848 – mille
cinq cents morts durant les combats, mais plusieurs
milliers d'executions sommaires parmi les prisonniers,
l'Assemblee qui accueille la reddition de la
derniere barricade au cri de «Vive la Republique!»

– et la Semaine sanglante sont des taches de naissance
qu'aucune chirurgie n'a l'art d'effacer.
Kojeve ecrivait en 1945: «L'ideal politique "officiel"
de la France et des Francais est aujourd'hui
encore celui de l'Etat-nation, de la "Republique
une et indivisible". D'autre part, dans les profondeurs
de son ame, le pays se rend compte de l'in

L'insurrection qui vient

suffisance de cet ideal, de l'anachronisme politique
de l'idee strictement "nationale". Certes, ce sentiment
n'a pas encore atteint le niveau d'une idee
claire et distincte: le pays ne peut pas, et ne veut
pas encore le formuler ouvertement. D'ailleurs, en
raison meme de l'eclat hors pair de son passe national,
il est particulierement difficile pour la France
de reconnaitre clairement et d'accepter franchement
le fait de la fin de la periode "nationale" de
l'Histoire et d'en tirer toutes les consequences. Il
est dur pour un pays qui a cree de toutes pieces
l'armature ideologique du nationalisme et qui l'a
exportee dans le monde entier, de reconnaitre qu'il
ne s'agit la desormais que d'une piece a classer dans
les archives historiques.»

La question de l'Etat-nation et de son deuil
forme le coeur de ce qu'il faut bien appeler, depuis
plus d'un demi-siecle, le malaise francais. On
nomme poliment «alternance» cet atermoiement
tetanise, cette facon de passer pendulairement de
gauche a droite, puis de droite a gauche comme
la phase maniaque suit la phase depressive et en
prepare une autre, comme cohabitent en France
la plus oratoire critique de l'individualisme et le
cynisme le plus farouche, la plus grande generosite
et la hantise des foules. Depuis 1945, ce malaise
qui n'a eu l'air de se dissiper qu'a la faveur de mai
68 et de sa ferveur insurrectionnelle, n'a cesse de
s'approfondir. L'ere des Etats, des nations et des
republiques se referme; le pays qui leur a sacrifie

Septieme cercle

tout ce qu'il contenait de vivace reste abasourdi. A
la deflagration qu'a causee la simple phrase de
Jospin «l'Etat ne peut pas tout», on devine celle
que produira tot ou tard la revelation qu'il ne peut
plus rien. Ce sentiment d'avoir ete floue ne cesse
de grandir et de se gangrener. Il fonde la rage
latente qui monte a tout propos. Le deuil qui n'a
pas ete fait de l'ere des nations est la clef de l'anachronisme
francais, et des possibilites revolutionnaires
qu'il tient en reserve.

Quel qu'en soit le resultat, le role des prochaines
elections presidentielles est de donner le signal de
la fin des illusions francaises, de faire eclater la bulle
historique dans laquelle nous vivons et qui rend
possible des evenements comme ce mouvement
contre le CPE que l'on scrute de l'etranger comme
un mauvais reve echappe des annees 1970. C'est
pourquoi personne ne veut, au fond, de ces elections.
La France est bien la lanterne rouge de la
zone occidentale.

L'Occident, aujourd'hui, c'est un GI qui fonce sur
Falloudja a bord d'un char Abraham M1 en ecoutant
du hard rock a plein tube. C'est un touriste
perdu au milieu des plaines de la Mongolie, moque
de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son
unique planche de salut. C'est un manager qui
ne jure que par le jeu de go. C'est une jeune fille
qui cherche son bonheur parmi les fringues, les
mecs et les cremes hydratantes. C'est un militant

L'insurrection qui vient

suisse des droits de l'homme qui se rend aux quatre
coins de la planete, solidaire de toutes les revoltes
pourvu qu'elles soient defaites. C'est un Espagnol
qui se fout pas mal de la liberte politique depuis
qu'on lui a garanti la liberte sexuelle. C'est un amateur
d'art qui offre a l'admiration medusee, et
comme derniere expression de genie moderne, un
siecle d'artistes qui, du surrealisme a l'actionisme
viennois, rivalisent du crachat le mieux ajuste a la
face de la civilisation. C'est enfin un cyberneticien
qui a trouve dans le bouddhisme une theorie realiste
de la conscience et un physicien des particules
qui est alle chercher dans la metaphysique hindouiste
l'inspiration de ses dernieres trouvailles.

L'Occident, c'est cette civilisation qui a survecu a
toutes les propheties sur son effondrement par un
singulier stratageme. Comme la bourgeoisie a du se
nier en tant que classe pour permettre l'embourgeoisement
de la societe, de l'ouvrier au baron. Comme
le capital a du se sacrifier en tant que rapport salarial
pour s'imposer comme rapport social, devenant ainsi
capital culturel et capital sante autant que capital
financier. Comme le christianisme a du se sacrifier
en tant que religion pour se survivre comme structure
affective, comme injonction diffuse a l'humilite,
a la compassion et a l'impuissance, l'Occident s'est
sacrifie en tant que civilisation particuliere pour s'imposer
comme culture universelle. L'operation se resume
ainsi: une entite a l'agonie se sacrifie comme contenu
pour se survivre en tant que forme.

Septieme cercle

L'individu en miettes se sauve en tant que forme
grace aux technologies «spirituelles» du coaching.
Le patriarcat, en chargeant les femmes de tous
les penibles attributs du male : volonte, controle
de soi, insensibilite. La societe desintegree, en pro-
pageant une epidemie de sociabilite et de divertissement.
Ce sont ainsi toutes les grandes fictions
perimees de l'Occident qui se maintiennent par
des artifices qui les dementent point par point.

Il n'y a pas de «choc des civilisations». Ce qu'il
y a, c'est une civilisation en etat de mort clinique,
sur laquelle on deploie tout un appareillage de survie
artificielle, et qui repand dans l'atmosphere planetaire
une pestilence caracteristique. A ce point,
il n'y a pas une seule de ses «valeurs» a quoi elle
arrive encore a croire en quelque facon, et toute
affirmation lui fait l'effet d'un acte d'impudence,
d'une provocation qu'il convient de depecer, de
deconstruire, et de ramener a l'etat de doute.
L'imperialisme occidental, aujourd'hui, c'est celui
du relativisme, du c'est ton «point de vue», c'est
le petit regard en coin ou la protestation blessee
contre tout ce qui est assez bete, assez primitif ou
assez suffisant pour croire encore a quelque chose,
pour affirmer quoi que ce soit. C'est ce dogmatisme
du questionnement qui cligne d'un oeil complice
dans toute l'intelligentsia universitaire et
litteraire. Aucune critique n'est trop radicale parmi
les intelligences postmodernistes, tant qu'elle enve

L'insurrection qui vient

loppe un neant de certitude. Le scandale, il y a
un siecle, residait dans toute negation un peu tapageuse,
elle reside aujourd'hui dans toute affirmation
qui ne tremble pas.

Aucun ordre social ne peut durablement se fonder
sur le principe que rien n'est vrai. Aussi, il faut le
faire tenir. L'application a toute chose, de nos jours,
du concept de «securite» exprime ce projet d'integrer
aux etres memes, aux conduites et aux lieux
l'ordre ideal a quoi ils ne sont plus prets a se soumettre.
«Rien n'est vrai» ne dit rien du monde,
mais tout du concept occidental de verite. La verite,
ici, n'est pas concue comme un attribut des etres
ou des choses, mais de leur representation. Est
tenue pour vraie une representation conforme a
l'experience. La science est en dernier ressort cet
empire de l'universelle verification. Or toutes les
conduites humaines, des plus ordinaires aux plus
savantes, reposent sur un socle d'evidences inegalement
formulees, toutes les pratiques partent d'un
point ou choses et representations sont indistinctement
liees, il entre dans toute vie une dose de
verite qu'ignore le concept occidental. On peut
bien parler, ici, de «vrais gens», c'est invariablement
pour se moquer de ces pauvres d'esprit. De
la que les Occidentaux sont universellement tenus
par ceux qu'ils ont colonises pour des menteurs
et des hypocrites. De la qu'on leur envie ce qu'ils
ont, leur avance technologique, jamais ce qu'ils sont,

Septieme cercle

que l'on meprise a juste titre. On ne pourrait enseigner
Sade, Nietzsche et Artaud dans les lycees si
l'on n'avait disqualifie par avance cette notion-la
de verite. Contenir sans fin toutes les affirmations,
desactiver pas a pas toutes les certitudes qui viennent
fatalement a se faire jour, tel est le long travail
de l'intelligence occidentale. La police et la
philosophie en sont deux moyens convergents
quoique formellement distincts.

Bien entendu, l'imperialisme du relatif trouve dans
n'importe quel dogmatisme vide, dans n'importe
quel marxisme-leninisme, n'importe quel salafisme,
dans n'importe quel neo-nazisme, un adversaire
a sa mesure : quelqu'un qui, comme les
Occidentaux, confond affirmation et provocation.

A ce stade, une contestation strictement sociale,
qui refuse de voir que ce qui nous fait face n'est
pas la crise d'une societe mais l'extinction d'une
civilisation, se rend par la complice de sa perpetuation.
C'est meme une strategie courante desormais
que de critiquer cette societe dans le vain
espoir de sauver cette civilisation.

Voila. Nous avons un cadavre sur le dos, mais on
ne s'en debarrasse pas comme ca. Il n'y a rien a
attendre de la fin de la civilisation, de sa mort clinique.
Telle quelle, elle ne peut interesser que les
historiens. C'est un fait, il faut en faire une deci

L'insurrection qui vient

sion. Les faits sont escamotables, la decision est
politique. Decider la mort de la civilisation, prendre
en main comment cela arrive: seule la decision nous
delestera du cadavre.

EN ROUTE !

Une insurrection, nous ne voyons meme plus par
ou ca commence. Soixante ans de pacification, de
suspension des bouleversements historiques,
soixante ans d'anesthesie democratique et de gestion
des evenements ont affaibli en nous une certaine
perception abrupte du reel, le sens partisan
de la guerre en cours. C'est cette perception qu'il
faut recouvrer, pour commencer.

Il n'y a pas a s'indigner du fait que s'applique depuis
cinq ans une loi aussi notoirement anticonstitutionnelle
que la loi sur la Securite quotidienne. Il
est vain de protester legalement contre l'implosion
achevee du cadre legal. Il faut s'organiser en
consequence.

Il n'y a pas a s'engager dans tel ou tel collectif
citoyen, dans telle ou telle impasse d'extreme
gauche, dans la derniere imposture associative.
Toutes les organisations qui pretendent contester
l'ordre present ont elles-memes, en plus fantoche,
la forme, les moeurs et le langage d'Etats
miniatures. Toutes les velleites de «faire de la poli-

En route !

tique autrement» n'ont jamais contribue, a ce jour,
qu'a l'extension indefinie des pseudopodes
etatiques.

Il n'y a plus a reagir aux nouvelles du jour, mais a
comprendre chaque information comme une operation
dans un champ hostile de strategies a dechiffrer,
operation visant justement a susciter chez
tel ou tel, tel ou tel type de reaction; et a tenir cette
operation pour la veritable information contenue
dans l'information apparente.

Il n'y a plus a attendre – une eclaircie, la revolution,
l'apocalypse nucleaire ou un mouvement social.
Attendre encore est une folie. La catastrophe n'est
pas ce qui vient, mais ce qui est la. Nous nous
situons d'ores et deja dans le mouvement d'effondrement
d'une civilisation. C'est la qu'il faut
prendre parti.

Ne plus attendre, c'est d'une maniere ou d'une
autre entrer dans la logique insurrectionnelle. C'est
entendre a nouveau, dans la voix de nos gouvernants,
le leger tremblement de terreur qui ne les
quitte jamais. Car gouverner n'a jamais ete autre
chose que repousser par mille subterfuges le
moment ou la foule vous pendra, et tout acte de
gouvernement rien qu'une facon de ne pas perdre
le controle de la population.

L'insurrection qui vient

Nous partons d'un point d'extreme isolement,
d'extreme impuissance. Tout est a batir d'un processus
insurrectionnel. Rien ne parait moins probable
qu'une insurrection, mais rien n'est plus
necessaire.

SE TROUVER

S'attacher a ce que l'on eprouve comme vrai.
Partir de la

Une rencontre, une decouverte, un vaste mouvement
de greve, un tremblement de terre: tout evenement
produit de la verite, en alterant notre facon
d'etre au monde. Inversement, un constat qui nous
est indifferent, qui nous laisse inchanges, qui n'engage
a rien, ne merite pas encore le nom de verite.
Il y a une verite sous-jacente a chaque geste, a
chaque pratique, a chaque relation, a chaque situation.
L'habitude est de l'eluder, de gerer, ce qui produit
l'egarement caracteristique du plus grand
nombre dans cette epoque. En fait, tout engage a
tout. Le sentiment de vivre dans le mensonge est
encore une verite. Il s'agit de ne pas le lacher, de
partir de la, meme. Une verite n'est pas une vue
sur le monde mais ce qui nous tient lies a lui de
facon irreductible. Une verite n'est pas quelque
chose que l'on detient mais quelque chose qui nous
porte. Elle me fait et me defait, elle me constitue
et me destitue comme individu, elle m'eloigne de
beaucoup et m'apparente a ceux qui l'eprouvent.

L'insurrection qui vient

L'etre isole qui s'y attache rencontre fatalement
quelques-uns de ses semblables. En fait, tout processus
insurrectionnel part d'une verite sur laquelle
on ne cede pas. Il s'est vu a Hambourg, dans le
cours des annees 1980, qu'une poignee d'habitants
d'une maison occupee decide que dorenavant il
faudrait leur passer sur le corps pour les expulser.
Il y eut un quartier assiege de tanks et d'helicopteres,
des journees de bataille de rue, des manifestations
monstres – et une mairie qui, finalement,
capitula. Georges Guingouin, le «premier maquisard
de France », n'eut en 1940 pour point de
depart que la certitude de son refus de l'occupation.
Il n'etait alors, pour le Parti communiste,
qu'un «fou qui vit dans les bois»; jusqu'a ce qu'ils
soient 20000, de fous a vivre dans les bois, et a liberer
Limoges.

Ne pas reculer devant ce que toute amitie
amene de politique

On nous a fait a une idee neutre de l'amitie, comme
pure affection sans consequence. Mais toute affinite
est affinite dans une commune verite. Toute
rencontre est rencontre dans une commune affirmation,
fut-ce celle de la destruction. On ne se
lie pas innocemment dans une epoque ou tenir a
quelque chose et n'en pas demordre conduit regulierement
au chomage, ou il faut mentir pour travailler,
et travailler, ensuite, pour conserver les

Se trouver

moyens du mensonge. Des etres qui, partant de
la physique quantique, se jureraient d'en tirer en
tous domaines toutes les consequences ne se lieraient
pas d'une facon moins politique que des
camarades qui menent une lutte contre une multinationale
de l'agroalimentaire. Ils seraient amenes,
tot ou tard, a la defection, et au combat.

Les initiateurs du mouvement ouvrier avaient
l'atelier puis l'usine pour se trouver. Ils avaient la
greve pour se compter et demasquer les jaunes. Ils
avaient le rapport salarial, qui met aux prises le
parti du Capital et le parti du Travail, pour tracer
des solidarites et des fronts a l'echelle mondiale.
Nous avons la totalite de l'espace social pour nous
trouver. Nous avons les conduites quotidiennes
d'insoumission pour nous compter et demasquer
les jaunes. Nous avons l'hostilite a cette civilisation
pour tracer des solidarites et des fronts a
l'echelle mondiale.

Ne rien attendre des organisations.
Se defier de tous les milieux existants,
et d'abord d'en devenir un

Il n'est pas rare que l'on croise, dans le cours d'une
desaffiliation consequente, les organisations – politiques,
syndicales, humanitaires, associatives, etc.
Il arrive meme que l'on y croise quelques etres sinceres
mais desesperes, ou enthousiastes mais roublards.
L'attrait des organisations tient dans leur

L'insurrection qui vient

consistance apparente – elles ont une histoire, un
siege, un nom, des moyens, un chef, une strategie
et un discours. Elles n'en restent pas moins des
architectures vides, que peine a peupler le respect
du a leurs origines heroiques. En toute chose
comme en chacun de leurs echelons, c'est d'abord
de leur survie en tant qu'organisations qu'elles s'occupent,
et de rien d'autre. Leurs trahisons repetees
leur ont donc le plus souvent aliene
l'attachement de leur propre base. Et c'est pourquoi
l'on y rencontre parfois quelques etres estimables.
Mais la promesse que contient la rencontre
ne pourra se realiser qu'au dehors de l'organisation
et, necessairement, contre elle.

Bien plus redoutables sont les milieux, avec leur
texture souple, leurs ragots et leurs hierarchies
informelles. Tous les milieux sont a fuir. Chacun
d'entre eux est comme prepose a la neutralisation
d'une verite. Les milieux litteraires sont la
pour etouffer l'evidence des ecrits. Les milieux
libertaires celle de l'action directe. Les milieux
scientifiques pour retenir ce que leurs recherches
impliquent des aujourd'hui pour le plus grand
nombre. Les milieux sportifs pour contenir dans
leurs gymnases les differentes formes de vie que
devraient engendrer les differentes formes de sport.
Sont tout particulierement a fuir les milieux culturels
et les milieux militants. Ils sont les deux mouroirs
ou viennent traditionnellement s'echouer
tous les desirs de revolution. La tache des milieux

Se trouver

culturels est de reperer les intensites naissantes
et de vous soustraire, en l'exposant, le sens de ce
que vous faites; la tache des milieux militants, de
vous oter l'energie de le faire. Les milieux militants
etendent leur maillage diffus sur la totalite
du territoire francais, se trouvent sur le chemin de
tout devenir revolutionnaire. Ils ne sont porteurs
que du nombre de leurs echecs, et de l'amertume
qu'ils en concoivent. Leur usure, comme l'exces
de leur impuissance, les ont rendus inaptes a saisir
les possibilites du present. On y parle bien trop,
au reste, afin de meubler une passivite malheureuse
; et cela les rend peu surs policierement.
Comme il est vain d'esperer d'eux quelque chose,
il est stupide d'etre decu de leur sclerose. Il suffit
de les laisser a leur crevaison.

Tous les milieux sont contre-revolutionnaires,
parce que leur unique affaire est de preserver leur
mauvais confort.

Se constituer en communes

La commune, c'est ce qui se passe quand des etres
se trouvent, s'entendent et decident de cheminer
ensemble. La commune, c'est peut-etre ce qui se
decide au moment ou il serait d'usage de se separer.
C'est la joie de la rencontre qui survit a son
etouffement de rigueur. C'est ce qui fait qu'on se
dit « nous », et que c'est un evenement. Ce qui
est etrange n'est pas que des etres qui s'accordent

L'insurrection qui vient

forment une commune, mais qu'ils restent separes.
Pourquoi les communes ne se multiplieraient
pas a l'infini? Dans chaque usine, dans chaque rue,
dans chaque village, dans chaque ecole. Enfin le
regne des comites de base ! Mais des communes
qui accepteraient d'etre ce qu'elles sont la ou elles
sont. Et si possible, une multiplicite de communes
qui se substitueraient aux institutions de la societe:
la famille, l'ecole, le syndicat, le club sportif, etc.
Des communes qui ne craindraient pas, outre leurs
activites proprement politiques, de s'organiser pour
la survie materielle et morale de chacun de leurs
membres et de tous les paumes qui les entourent.
Des communes qui ne se definiraient pas – comme
le font generalement les collectifs – par un dedans
et un dehors, mais par la densite des liens en leur
sein. Non par les personnes qui les composent,
mais par l'esprit qui les anime.

Une commune se forme chaque fois que
quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle,
se prennent a ne compter que sur eux-memes et
a mesurer leur force a la realite. Toute greve sauvage
est une commune, toute maison occupee collectivement
sur des bases nettes est une commune,
les comites d'action de 68 etaient des communes
comme l'etaient les villages d'esclaves marrons aux
Etats-Unis, ou bien encore radio Alice, a Bologne,
en 1977. Toute commune veut etre a elle-meme
sa propre base. Elle veut dissoudre la question des
besoins. Elle veut briser, en meme temps que toute

Se trouver

dependance economique, toute sujetion politique,
et degenere en milieu des qu'elle perd le contact
avec les verites qui la fondent. Il y a toutes sortes
de communes, qui n'attendent ni le nombre, ni les
moyens, encore moins le «bon moment» qui ne
vient jamais, pour s'organiser.

S'ORGANISER

S'organiser pour ne plus devoir travailler

Les planques se font rares, et a vrai dire, c'est bien
souvent perdre trop de temps encore que de continuer
a s'y ennuyer. Elles se signalent en outre par
de pietres conditions de sieste et de lecture.

On sait que l'individu existe si peu qu'il doit
gagner sa vie, qu'il doit echanger son temps contre
un peu d'existence sociale. Du temps personnel,
pour de l'existence sociale : voila le travail, voila
le marche. Le temps de la commune echappe d'emblee
au travail, il ne marche pas dans la combine,
il lui en preferera d'autres. Des groupes de piqueteros
argentins soutirent collectivement une sorte
de RMI local conditionne par quelques heures
de travail ; ils ne font pas les heures, mettent en
commun leurs gains et se dotent d'ateliers de
confection, d'une boulangerie, mettent en place
les jardins dont ils ont besoin.

Il y a de l'argent a aller chercher pour la commune,
aucunement a devoir gagner sa vie. Toutes
les communes ont leurs caisses noires. Les combines
sont multiples. Outre le RMI, il y a les allo

S'organiser

cations, les arrets maladie, les bourses d'etudes
cumulees, les primes soutirees pour des accouchements
fictifs, tous les trafics, et tant d'autres
moyens qui naissent a chaque mutation du
controle. Il ne tient pas a nous de les defendre, ni
de nous installer dans ces abris de fortune ou de
les preserver comme un privilege d'initie. Ce qu'il
est important de cultiver, de diffuser, c'est cette
necessaire disposition a la fraude, et d'en partager
les innovations. Pour les communes, la question
du travail ne se pose qu'en fonction des autres
revenus existants. Il ne faut pas negliger tout ce
qu'au passage certains metiers, formations ou
postes bien places procurent de connaissances
utiles.

L'exigence de la commune, c'est de liberer pour
tous le plus de temps possible. Exigence qui ne
se compte pas seulement, pas essentiellement, en
nombre d'heures vierges de toute exploitation salariale.
Le temps libere ne nous met pas en vacance.
Le temps vacant, le temps mort, le temps du vide
et de la peur du vide, c'est le temps du travail. Il
n'y a plus desormais un temps a remplir, mais une
liberation d'energie qu'aucun « temps » ne
contient ; des lignes qui se dessinent, qui s'accu-
sent, que nous pouvons suivre a loisir, jusqu'au
bout, jusqu'a les voir en croiser d'autres.

Piller, cultiver, fabriquer

Des anciens de Metaleurop se font braqueurs plutot
que matons. Des employes d'EDF font passer
a leurs proches de quoi truquer les compteurs.
Le materiel «tombe du camion» se revend a tout
va. Un monde qui se proclame si ouvertement
cynique ne pouvait s'attendre de la part des proletaires
a beaucoup de loyaute.

D'un cote, une commune ne peut tabler sur
l'eternite de l'«Etat providence», de l'autre elle
ne peut compter vivre longtemps du vol a l'etalage,
de la recup' dans les poubelles des supermarches
ou nuitamment dans les entrepots des
zones industrielles, du detournement de subventions,
des arnaques aux assurances et autres fraudes,
bref : du pillage. Elle doit donc se soucier d'accroitre
en permanence le niveau et l'etendue de
son auto-organisation. Que les tours, les fraiseuses,
les photocopieuses vendus au rabais a la fermeture
d'une usine servent en retour a appuyer quelque
conspiration contre la societe marchande, rien
ne serait plus logique.

Le sentiment de l'imminence de l'effondrement
est partout si vif de nos jours que l'on peine a
denombrer toutes les experimentations en cours
en fait de construction, d'energie, de materiaux,
d'illegalisme ou d'agriculture. Il y a la tout un
ensemble de savoirs et de techniques qui n'attend
que d'etre pille et arrache a son emballage mora

S'organiser

liste, caillera ou ecolo. Mais cet ensemble n'est
encore qu'une partie de toutes les intuitions, de
tous les savoir-faire, de cette ingeniosite propre aux
bidonvilles qu'il nous faudra bien deployer si nous
comptons repeupler le desert metropolitain et assurer
la viabilite a moyen terme d'une insurrection.

Comment communiquer et se mouvoir dans une
interruption totale des flux? Comment restaurer
les cultures vivrieres des zones rurales jusqu'a ce
qu'elles puissent a nouveau supporter les densites
de peuplement qu'elles avaient encore il y a
soixante ans? Comment transformer des espaces
betonnes en potagers urbains, comme Cuba l'a fait
pour pouvoir soutenir l'embargo americain et la
liquidation de l'URSS?

Former et se former

Nous qui avons tant use des loisirs autorises par
la democratie marchande, que nous en est-il reste?
Qu'est-ce qui a bien pu un jour nous pousser a aller
jogger le dimanche matin? Qu'est-ce qui tient tous
ces fanatiques de karate, ces fondus de bricolage,
de peche ou de mycologie? Quoi, sinon la necessite
de remplir un complet desoeuvrement, de
reconstituer sa force de travail ou son « capital
sante»? La plupart des loisirs pourraient aisement
se depouiller de leur caractere d'absurdite, et devenir
autre chose que des loisirs. La boxe n'a pas toujours
ete reservee a faire des demonstrations pour

L'insurrection qui vient

le Telethon ou a donner des matchs a grand spectacle.
La Chine du debut du XXe siecle, depecee par
des hordes de colons et affamee par de trop longues
secheresses, a vu des centaines de milliers de pay-
sans pauvres s'organiser autour d'innombrables
clubs de boxe a ciel ouvert pour reprendre aux
riches et aux colons ce dont ils avaient ete spolies.
Ce fut la revolte des boxers. Il ne sera jamais
trop tot pour apprendre et pratiquer ce que des
temps moins pacifies, moins previsibles vont requerir
de nous. Notre dependance a la metropole – a
sa medecine, a son agriculture, a sa police – est
telle, a present, que nous ne pouvons l'attaquer
sans nous mettre en peril nous-memes. C'est la
conscience informulee de cette vulnerabilite qui
fait l'autolimitation spontanee des mouvements
sociaux actuels, qui fait redouter les crises et desirer
la « securite ». C'est par elle que les greves
ont troque l'horizon de la revolution pour celui du
retour a la normale. Se degager de cette fatalite
appelle un long et consistant processus d'apprentissage,
des experimentations multiples, massives.
Il s'agit de savoir se battre, crocheter des serrures,
soigner des fractures aussi bien que des angines,
construire un emetteur radio pirate, monter des
cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler
les savoirs epars et constituer une agronomie de
guerre, comprendre la biologie du plancton, la
composition des sols, etudier les associations de
plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues,

S'organiser

tous les usages, tous les liens possibles avec notre
milieu immediat et les limites au-dela desquelles
nous l'epuisons; cela des aujourd'hui, et pour les
jours ou il nous faudra en obtenir plus qu'une part
symbolique de notre nourriture et de nos soins.

Creer des territoires. Multiplier les zones d'opacite

De plus en plus de reformistes conviennent aujourd'hui
qu'« a l'approche du peak oil », et «pour
reduire les emissions de gaz a effet de serre », il
va bien falloir « relocaliser l'economie », favoriser
l'approvisionnement regional, les circuits courts
de distribution, renoncer a la facilite des importations
lointaines, etc. Ce qu'ils oublient, c'est que
le propre de tout ce qui se fait localement en fait
d'economie est de se faire au noir, de maniere
«informelle»; que cette simple mesure ecologique
de relocalisation de l'economie implique rien
moins que de s'affranchir du controle etatique, ou
de s'y soumettre sans reserve.

Le territoire actuel est le produit de plusieurs
siecles d'operations de police. On a refoule le
peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues,
puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses
halls d'immeuble, dans l'espoir dement de contenir
toute vie entre les quatre murs suintants du
prive. La question du territoire ne se pose pas pour
nous comme pour l'Etat. Il ne s'agit pas de le tenir.
Ce dont il s'agit, c'est de densifier localement les

L'insurrection qui vient

communes, les circulations et les solidarites a tel
point que le territoire devienne illisible, opaque
a toute autorite. Il n'est pas question d'occuper,
mais d'etre le territoire.

Chaque pratique fait exister un territoire –
territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux
d'enfants, des amoureux ou de l'emeute, territoire
du paysan, de l'ornithologue ou du flaneur. La regle
est simple: plus il y a de territoires qui se superposent
sur une zone donnee, plus il y a de circulation
entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise.
Bistrots, imprimeries, salles de sport, terrains vagues,
echoppes de bouquinistes, toits d'immeubles, marches
improvises, kebabs, garages, peuvent aisement
echapper a leur vocation officielle pour peu qu'il s'y
trouve suffisamment de complicites. L'auto-organisation
locale, en surimposant sa propre geographie
a la cartographie etatique, la brouille, l'annule;
elle produit sa propre secession.

Voyager. Tracer nos propres voies de communication

Le principe des communes n'est pas d'opposer a la
metropole et sa mobilite l'enracinement local et
la lenteur. Le mouvement expansif de constitution
de communes doit doubler souterrainement celui
de la metropole. Nous n'avons pas a rejeter les possibilites
de deplacement et de communication
offertes par les infrastructures marchandes, juste
a en connaitre les limites. Il suffit d'y etre assez pru

S'organiser

dents, assez anodins. Se rendre visite est autrement
plus sur, ne laisse pas de trace et forge des liens bien
plus consistants que toute liste de contacts sur
Internet. Le privilege concede a nombre d'entre
nous de pouvoir «circuler librement» d'un bout
a l'autre du continent et sans trop de probleme dans
le monde entier, est un atout non negligeable pour
faire communiquer les foyers de conspiration. C'est
l'une des graces de la metropole que de permettre
a des Americains, des Grecs, des Mexicains et des
Allemands de se retrouver furtivement a Paris le
temps d'une discussion strategique.

Le mouvement permanent entre les communes
amies est de ces choses qui les gardent du dessechement
comme de la fatalite du renoncement.
Accueillir des camarades, se tenir au courant de
leurs initiatives, mediter leur experience, s'ajouter
les techniques qu'ils maitrisent font plus pour une
commune que de steriles examens de conscience
a huis-clos. On aurait tort de sous-estimer ce qui
peut s'elaborer de decisif dans ces soirees passees
a confronter nos vues sur la guerre en cours.

Renverser, de proche en proche, tous les obstacles

Comme on sait, les rues debordent d'incivilites.
Entre ce qu'elles sont reellement et ce qu'elles
devraient etre, il y a la force centripete de toute
police, qui s'evertue a ramener l'ordre; et en face,
il y a nous, c'est-a-dire le mouvement inverse, cen

L'insurrection qui vient

trifuge. Nous ne pouvons que nous rejouir, par-
tout ou ils surgissent, de l'emportement et du
desordre. Rien d'etonnant a ce que ces fetes nationales
qui ne fetent plus rien tournent systematiquement
mal, desormais. Rutilant ou deglingue,
le mobilier urbain – mais ou commence-t-il? ou
finit-il ? – materialise notre commune depossession.
Perseverant dans son neant, il ne demande
qu'a y retourner pour de bon. Contemplons ce qui
nous entoure: tout cela attend son heure, la metropole
prend d'un coup des airs de nostalgie, comme
seuls en ont les champs de ruines.

Qu'elles deviennent methodiques, qu'elles se
systematisent, et les incivilites confluent dans une
guerilla diffuse, efficace, qui nous rend a notre
ingouvernabilite, a notre indiscipline primordiales.
Il est troublant qu'au nombre des vertus militaires
reconnues au partisan figure justement l'indiscipline.
En fait, on n'aurait jamais du delier rage et
politique. Sans la premiere, la seconde se perd en
discours; et sans la seconde, la premiere s'epuise
en hurlements. Ce n'est jamais sans coups de
semonce que des mots comme « enrages » ou
«exaltes» refont surface en politique.

Pour la methode, retenons du sabotage le principe
suivant: un minimum de risque dans l'action, un
minimum de temps, un maximum de dommages.
Pour la strategie, on se souviendra qu'un obstacle
renverse mais non submerge – un espace libere

S'organiser

mais non habite – est aisement remplace par un
autre obstacle, plus resistant et moins attaquable.

Inutile de s'appesantir sur les trois types de sabotage
ouvrier: ralentir le travail, du «va-y mollo»
a la greve du zele; casser les machines, ou en entraver
la marche; ebruiter les secrets de l'entreprise.
Elargis aux dimensions de l'usine sociale, les principes
du sabotage se generalisent de la production
a la circulation. L'infrastructure technique de la
metropole est vulnerable: ses flux ne sont pas seulement
transports de personnes et de marchandises,
informations et energie circulent a travers
des reseaux de fils, de fibres et de canalisations,
qu'il est possible d'attaquer. Saboter avec quelque
consequence la machine sociale implique aujourd'hui
de reconquerir et reinventer les moyens d'interrompre
ses reseaux. Comment rendre
inutilisable une ligne de TGV, un reseau electrique
? Comment trouver les points faibles des
reseaux informatiques, comment brouiller des
ondes radios et rendre a la neige le petit ecran?

Quant aux obstacles serieux, il est faux de reputer
impossible toute destruction. Ce qu'il y a de
prometheen la-dedans tient et se resume a une certaine
appropriation du feu, hors tout volontarisme
aveugle. En 356 av. J.C., Erostrate brule le temple
d'Artemis, l'une des sept merveilles du monde. En
nos temps de decadence achevee, les temples n'ont
d'imposant que cette verite funebre qu'ils sont deja
des ruines.

L'insurrection qui vient

Aneantir ce neant n'a rien d'une triste besogne.
L'agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend
sens, tout s'ordonne soudain, espace, temps, amitie.
On y fait fleche de tout bois, on y retrouve
l'usage – on n'est que fleche. Dans la misere des
temps, «tout niquer» fait peut-etre office – non
sans raison, il faut bien l'avouer – de derniere
seduction collective.

Fuir la visibilite. Tourner l'anonymat
en position offensive

Dans une manifestation, une syndicaliste arrache
le masque d'un anonyme, qui vient de casser une
vitrine: «Assume ce que tu fais, plutot que de te
cacher.» Etre visible, c'est etre a decouvert, c'esta-
dire avant tout vulnerable. Quand les gauchistes
de tous pays ne cessent de «visibiliser» leur cause

– qui celle des clochards, qui celle des femmes, qui
celle des sans-papiers – dans l'espoir qu'elle soit
prise en charge, ils font l'exact contraire de ce qu'il
faudrait faire. Non pas se rendre visible, mais tourner
a notre avantage l'anonymat ou nous avons ete
relegues et, par la conspiration, l'action nocturne
ou cagoulee, en faire une inattaquable position
d'attaque. L'incendie de novembre 2005 en offre
le modele. Pas de leader, pas de revendication, pas
d'organisation, mais des paroles, des gestes, des
complicites. N'etre socialement rien n'est pas une
condition humiliante, la source d'un tragique
S'organiser

manque de reconnaissance – etre reconnu : par
qui? –, mais au contraire la condition d'une liberte
d'action maximale. Ne pas signer ses mefaits, n'afficher
que des sigles fantoches – on se souvient
encore de l'ephemere BAFT (Brigade Anti-Flic
des Tarterets) – est une facon de preserver cette
liberte. De toute evidence, constituer un sujet
« banlieue » qui serait l'auteur des « emeutes de
novembre 2005 » aura ete l'une des premieres
manoeuvres defensives du regime. Voir la gueule
de ceux qui sont quelqu'un dans cette societe peut
aider a comprendre la joie de n'y etre personne.

La visibilite est a fuir. Mais une force qui s'agrege
dans l'ombre ne peut l'esquiver a jamais. Il s'agit
de repousser notre apparition en tant que force
jusqu'au moment opportun. Car plus tard la visibilite
nous trouve, plus forts elle nous trouve. Et
une fois entre dans la visibilite, notre temps est
compte. Soit nous sommes en etat de pulveriser
son regne a breve echeance, soit c'est lui qui sans
tarder nous ecrase.

Organiser l'autodefense

Nous vivons sous occupation, sous occupation policiere.
Les rafles de sans-papiers en pleine rue, les
voitures banalisees sillonnant les boulevards, la
pacification des quartiers de la metropole par des
techniques forgees dans les colonies, les declamations
du ministre de l'Interieur contre les

L'insurrection qui vient

« bandes » dignes de la guerre d'Algerie nous le
rappellent quotidiennement. C'est assez de motifs
pour ne plus se laisser ecraser, pour s'engager dans
l'autodefense.

A mesure qu'elle grandit et rayonne, une commune
voit peu a peu les operations du pouvoir
prendre pour cible ce qui la constitue. Ces contreattaques
prennent la forme de la seduction, de la
recuperation et, en dernier recours, celle de la force
brute. L'autodefense doit etre pour les communes
une evidence collective, tant pratique que theorique.
Parer a une arrestation, se reunir prestement
en nombre contre des tentatives d'expulsion,
mettre a l'abri l'un des notres, ne seront pas des
reflexes superflus dans les temps qui viennent.
Nous ne pouvons sans cesse reconstruire nos bases.
Qu'on cesse de denoncer la repression, qu'on s'y
prepare.

L'affaire n'est pas simple, car a mesure que l'on
attend de la population un surcroit de travail policier
– de la delation a l'engagement occasionnel dans
les milices citoyennes –, les forces de police se fondent
dans la foule. Le modele passepartout
de l'intervention policiere, meme en situation
emeutiere, c'est desormais le flic en civil.
L'efficacite de la police lors des dernieres manifs
contre le CPE venait de ces civils qui se melaient a
la cohue, attendant l'incident pour se devoiler :
gazeuse, matraque, flashball, interpellation; le tout
en coordination avec les services d'ordre des syn

S'organiser

dicats. La simple possibilite de leur presence suffit
a jeter le soupcon parmi les manifestants: qui est
qui?, et a paralyser l'action. Etant admis qu'une manifestation
n'est pas un moyen de se compter mais bien
un moyen d'agir, nous avons a nous doter des moyens
de demasquer les civils, les chasser et le cas echeant
leur arracher ceux qu'ils tentent d'arreter.

La police n'est pas invincible dans la rue, elle a
simplement des moyens pour s'organiser, s'entrainer
et tester sans cesse de nouvelles armes.
En comparaison, nos armes a nous seront toujours
rudimentaires, bricolees et bien souvent improvisees
sur place. Elles ne pretendent en aucun cas
rivaliser en puissance de feu, mais visent a tenir a
distance, a detourner l'attention, a exercer une
pression psychologique ou forcer par surprise un
passage et gagner du terrain. Toute l'innovation
deployee dans les centres de preparation a la guerilla
urbaine de la gendarmerie francaise ne suffit
manifestement pas, et ne suffira sans doute jamais
a repondre assez promptement a une multiplicite
mouvante pouvant frapper a plusieurs endroits a
la fois et qui surtout s'efforce de toujours garder
l'initiative.

Les communes sont evidemment vulnerables a
la surveillance et aux enquetes policieres, a la police
scientifique et au renseignement. Les vagues d'arrestations
d'anarchistes en Italie et d'ecowarriors
aux Etats-Unis ont ete permises par des ecoutes.
Toute garde a vue donne maintenant lieu a une

L'insurrection qui vient

prise d'ADN et nourrit un fichier toujours plus
complet. Un squatteur barcelonais a ete retrouve
parce qu'il avait laisse des empreintes sur les tracts
qu'il distribuait. Les methodes de fichage s'ameliorent
sans cesse, notamment par la biometrie. Et
si la carte d'identite electronique venait a etre mise
en place, notre tache n'en serait que plus difficile.
La Commune de Paris avait en partie regle
le probleme du fichage: en brulant l'Hotel de Ville,
les incendiaires detruisaient les registres de l'etat
civil. Reste a trouver les moyens de detruire a
jamais des donnees informatisees.

INSURRECTION

La commune est l'unite elementaire de la realite
partisane. Une montee insurrectionnelle n'est
peut-etre rien d'autre qu'une multiplication de
communes, leur liaison et leur articulation. Selon
le cours des evenements, les communes se fondent
dans des entites de plus grande envergure, ou bien
encore se fractionnent. Entre une bande de freres
et de soeurs lies «a la vie a la mort» et la reunion
d'une multiplicite de groupes, de comites, de bandes
pour organiser l'approvisionnement et l'autodefense
d'un quartier, voire d'une region en soulevement,
il n'y a qu'une difference d'echelle, elles
sont indistinctement des communes.

Toute commune ne peut que tendre vers l'autosubsistance
et eprouver en son sein l'argent comme
une chose derisoire et, pour tout dire, deplacee.
La puissance de l'argent est de former un lien entre
ceux qui sont sans lien, de lier des etrangers en tant
qu'etrangers et par la, en mettant toute chose en
equivalence, de tout mettre en circulation. La capacite
de l'argent a tout lier se paye de la superficialite
de ce lien, ou le mensonge est la regle. La
defiance est le fond de la relation de credit. Le

L'insurrection qui vient

regne de l'argent doit toujours etre, de ce fait, le
regne du controle. L'abolition pratique de l'argent
ne peut se faire que par l'extension des communes.
L'extension des communes doit pour chacune obeir
au souci de ne pas depasser une certaine taille audela
de quoi elle perd contact avec elle-meme, et
suscite presque immanquablement une caste dominante.
La commune preferera alors se scinder et
de la sorte s'etendre, en meme temps qu'elle previent
une issue malheureuse.

Le soulevement de la jeunesse algerienne, qui
a embrase toute la Kabylie au printemps 2001,
est parvenu a une reprise quasi totale du territoire,
attaquant les gendarmeries, les tribunaux et toutes
les representations de l'Etat, generalisant l'emeute,
jusqu'au retrait unilateral des forces de l'ordre, jusqu'a
empecher physiquement les elections de se
tenir. La force du mouvement aura ete dans la complementarite
diffuse entre des composantes multiples
– qui ne furent que tres partiellement
representees dans les interminables et desesperement
masculines assemblees des comites de village
et autres comites populaires. Les «communes» de
la toujours fremissante insurrection algerienne ont
tantot le visage de ces jeunes «crames» a casquette
balancant des bouteilles de gaz sur les CNS (CRS)
depuis le toit d'un immeuble de Tizi Ouzou, tantot
le sourire narquois d'un vieux maquisard drape
dans son burnous, tantot encore l'energie des
femmes d'un village de montagne faisant tour-

Insurrection

ner, envers et contre tout, les cultures et l'elevage
traditionnels, sans lesquels les blocages de l'economie
de la region n'auraient jamais pu etre si repetes
ni si systematiques.

Faire feu de toute crise

«Il faut en outre ajouter que l'on ne pourrait pas
traiter l'ensemble de la population francaise. Il faudra
donc faire des choix.» C'est ainsi qu'un expert
en virologie resume au Monde ce qui adviendrait
en cas de pandemie de grippe aviaire, le 7 septembre
2005. «Menaces terroristes», «catastrophes naturelles
», «alertes virales», «mouvements sociaux»
et «violences urbaines» sont pour les gestionnaires
de la societe autant de moments d'instabilite ou ils
assoient leur pouvoir par la selection de ce qui leur
complait et l'aneantissement de ce qui les embarrasse.
C'est donc donc aussi, logiquement, l'occasion
pour toute autre force de s'agreger ou de se
renforcer, en prenant le parti inverse.
L'interruption des flux de marchandises, la suspension
de la normalite – il suffit de voir ce qui fait
retour de vie sociale dans un immeuble soudainement
prive d'electricite pour imaginer ce que
pourrait devenir la vie dans une ville privee de tout

– et du controle policier liberent des potentialites
d'auto-organisation impensables en d'autres
circonstances. Cela n'echappe a personne. Le mouvement
ouvrier revolutionnaire l'avait bien com

L'insurrection qui vient

pris, qui a fait des crises de l'economie bourgeoise
les points d'orgue de sa montee en puissance.
Aujourd'hui, les partis islamiques ne sont jamais
aussi forts que la ou ils ont su intelligemment suppleer
a la faiblesse de l'Etat, par exemple: lors de
la mise en place des secours apres le tremblement
de terre de Boumerdes en Algerie, ou encore dans
l'assistance quotidienne a la population du Liban-
Sud detruit par l'armee israelienne.

Comme nous le mentionnions plus haut, la devastation
de la Nouvelle-Orleans par l'ouragan Katrina
a donne l'occasion a toute une frange du mouvement
anarchiste nord-americain de prendre une
consistance inconnue en ralliant tous ceux qui, sur
place, resistent au deplacement force. Les cantines
de rue supposent d'avoir pense au prealable l'approvisionnement;
l'aide medicale d'urgence exige
que l'on ait acquis le savoir et le materiel necessaires,
tout comme l'installation de radios libres.
Ce qu'elles contiennent de joie, de depassement de
la debrouille individuelle, de realite tangible insoumise
au quotidien de l'ordre et du travail garantit
la fecondite politique de pareilles experiences.

Dans un pays comme la France, ou les nuages
radioactifs s'arretent a la frontiere et ou l'on ne
craint pas de construire un canceropole sur l'ancien
site classe Seveso de l'usine AZF, c'est moins
sur les crises «naturelles» qu'il faut compter que
sur les crises sociales. C'est aux mouvements
sociaux qu'il revient ici le plus souvent d'inter-

Insurrection

rompre le cours normal du desastre. Certes, ces
dernieres annees, les diverses greves furent principalement
des occasions pour le pouvoir et les
directions d'entreprises de tester leur capacite a
maintenir un « service minimum » toujours plus
large, jusqu'a rendre l'arret de travail a sa pure
dimension symbolique – a peine plus dommageable
qu'une chute de neige ou un suicide sur la voie.
Mais en bouleversant les pratiques militantes installees
par l'occupation systematique des etablissements
et le blocage obstine, les luttes lyceennes
de 2005 et contre le CPE ont rappele la capacite
de nuisance et d'offensive diffuse des grands mouvements.
Par toutes les bandes qu'elles ont suscitees
dans leur sillage, elles ont laisse entrevoir a
quelles conditions des mouvements peuvent devenir
le lieu d'emergence de nouvelles communes.

Saboter toute instance de representation.
Generaliser la palabre.
Abolir les assemblees generales

Tout mouvement social rencontre comme premier
obstacle, bien avant la police proprement dite,
les forces syndicales et toute cette microbureaucratie
dont la vocation est d'encadrer les luttes. Les
communes, les groupes de base, les bandes se
defient spontanement d'elles. C'est pourquoi les
parabureaucrates ont invente depuis vingt ans les
coordinations qui, dans leur absence d'etiquette,

L'insurrection qui vient

ont l'air plus innocentes, mais n'en demeurent pas
moins le terrain ideal de leurs manoeuvres. Qu'un
collectif egare s'essaie a l'autonomie et ils n'ont
alors de cesse de le vider de tout contenu en en
ecartant resolument les bonnes questions. Ils sont
farouches, ils s'echauffent ; non par passion du
debat, mais dans leur vocation a le conjurer. Et
quand leur defense acharnee de l'apathie a enfin
raison du collectif, ils en expliquent l'echec par
le manque de conscience politique. Il faut dire
qu'en France, grace notamment a l'activite forcenee
des differentes chapelles trotskistes, ce n'est
pas l'art de la manipulation politique qui fait defaut
dans la jeunesse militante. De l'incendie de
novembre 2005, ce n'est pas elle qui aura su tirer
cette lecon: toute coordination est superflue la ou
il y a de la coordination, les organisations sont toujours
de trop la ou l'on s'organise.

Un autre reflexe est, au moindre mouvement, de
faire une assemblee generale et de voter. C'est une
erreur. Le simple enjeu du vote, de la decision a
remporter, suffit a changer l'assemblee en cauchemar,
a en faire le theatre ou s'affrontent toutes
les pretentions au pouvoir. Nous subissons la le
mauvais exemple des parlements bourgeois.
L'assemblee n'est pas faite pour la decision mais
pour la palabre, pour la parole libre s'exercant sans
but.

Le besoin de se rassembler est aussi constant,
chez les humains, qu'est rare la necessite de deci-

Insurrection

der. Se rassembler repond a la joie d'eprouver une
puissance commune. Decider n'est vital que dans
les situations d'urgence, ou l'exercice de la democratie
est de toute facon compromis. Pour le reste
du temps, le probleme n'est celui du «caractere
democratique du processus de prise de decision»
que pour les fanatiques de la procedure. Il n'y a pas
a critiquer les assemblees ou a les deserter, mais a
y liberer la parole, les gestes et les jeux entre les
etres. Il suffit de voir que chacun n'y vient pas seulement
avec un point de vue, une motion, mais
avec des desirs, des attachements, des capacites,
des forces, des tristesses et une certaine disponibilite.
Si l'on parvient ainsi a dechirer ce fantasme
de l'Assemblee Generale au profit d'une telle assemblee
des presences, si l'on parvient a dejouer la toujours
renaissante tentation de l'hegemonie, si l'on
cesse de se fixer la decision comme finalite, il y a
quelques chances que se produise une de ces prises
en masse, l'un de ces phenomenes de cristallisation
collective ou une decision prend les etres, dans leur
totalite ou seulement pour partie.

Il en va de meme pour decider d'actions. Partir
du principe que «l'action doit ordonner le deroulement
d'une assemblee», c'est rendre impossible
tant le bouillonnement du debat que l'action efficace.
Une assemblee nombreuse de gens etrangers
les uns aux autres se condamne a commettre des
specialistes de l'action, c'est-a-dire a delaisser l'action
pour son controle. D'un cote, les mandates

L'insurrection qui vient

sont par definition entraves dans leur action, de
l'autre, rien ne les empeche de berner tout le
monde.

Il n'y a pas a poser une forme ideale a l'action.
L'essentiel est que l'action se donne une forme,
qu'elle la suscite et ne la subisse pas. Cela suppose
le partage d'une meme position politique, geographique
– comme les sections de la Commune
de Paris pendant la Revolution francaise –, ainsi
que le partage d'un meme savoir circulant. Quant
a decider d'actions, tel pourrait etre le principe:
que chacun aille en reconnaissance, qu'on recoupe
les renseignements, et la decision viendra d'ellememe,
elle nous prendra plus que nous ne la prendrons.
La circulation du savoir annule la hierarchie,
elle egalise par le haut. Communication horizon-
tale, proliferante, c'est aussi la meilleure forme de
coordination des differentes communes, pour en
finir avec l'hegemonie.

Bloquer l'economie, mais mesurer notre puissance
de blocage a notre niveau d'auto-organisation

Fin juin 2006, dans tout l'Etat de Oaxaca, les occupations
de mairies se multiplient, les insurges occupent
des edifices publics. Dans certaines communes,
ils expulsent les maires et requisitionnent les vehicules
officiels. Un mois plus tard, les acces a certains
hotels et complexes touristiques sont bloques.
Le ministre du Tourisme parle de catastrophe

Insurrection

« comparable a l'ouragan Wilma ». Quelques
annees plus tot, le blocage etait devenu l'une des
principales formes d'action du mouvement de
revolte argentin, les differents groupes locaux se
portant mutuellement secours en bloquant tel ou
tel axe, menacant en permanence, par leur action
conjointe, de paralyser tout le pays si leurs revendications
n'etaient pas satisfaites. Une telle menace
fut longtemps un puissant levier aux mains des cheminots,
electriciens-gaziers, chauffeurs routiers.
Le mouvement contre le CPE n'a pas hesite a bloquer
gares, peripheriques, usines, autoroutes,
supermarches et meme aeroports. Il ne fallait pas
plus de trois cents personnes, a Rennes, pour
immobiliser la rocade pendant des heures et provoquer
quarante kilometres de bouchons.

Tout bloquer, voila desormais le premier reflexe
de tout ce qui se dresse contre l'ordre present. Dans
une economie delocalisee, ou les entreprises fonctionnent
a flux tendu, ou la valeur derive de la
connexion au reseau, ou les autoroutes sont des
maillons de la chaine de production dematerialisee
qui va de sous-traitant en sous-traitant et de
la a l'usine de montage, bloquer la production, c'est
aussi bien bloquer la circulation.

Mais il ne peut s'agir de bloquer plus que ne l'autorise
la capacite de ravitaillement et de communication
des insurges, l'auto-organisation effective
des differentes communes. Comment se nourrir
une fois que tout est paralyse ? Piller les com

L'insurrection qui vient

merces, comme cela s'est fait en Argentine, a ses
limites; aussi immenses que soient les temples de
la consommation, ils ne sont pas d'infinis gardemanger.
Acquerir dans la duree l'aptitude a se procurer
la subsistance elementaire implique donc de
s'approprier les moyens de leur production. Et sur
ce point, il parait bien inutile d'attendre plus long-
temps. Laisser comme aujourd'hui a deux pour
cent de la population le soin de produire l'alimentation
de tous les autres est une ineptie historique
autant que strategique.

Liberer le territoire de l'occupation policiere.
Eviter autant que possible l'affrontement direct

«Cette affaire met en lumiere que nous n'avons
pas a faire a des jeunes qui reclament davantage de
social mais a des individus qui declarent la guerre
a la Republique », notait un flic lucide a propos
de recentes embuscades. L'offensive visant a liberer
le territoire de son occupation policiere est deja
engagee, et peut compter sur les inepuisables
reserves de ressentiment que ces forces ont reunies
contre elles. Les « mouvements sociaux » euxmemes
sont peu a peu gagnes par l'emeute, non
moins que les fetards de Rennes qui pendant l'annee
2005 ont affronte les CRS tous les jeudis soir
ou ceux de Barcelone qui ont recemment, lors d'un
botellion, devaste une artere commerciale de la ville.
Le mouvement contre le CPE a vu le retour regu-

Insurrection

lier du cocktail molotov. Mais sur ce point, certaines
banlieues restent indepassees. Notamment
dans cette technique qui se perpetue depuis long-
temps deja: le guet-apens. Ainsi celui du 13 octobre
2006 a Epinay: des equipes de la BAC tournaient
vers 23 heures a la suite d'un appel signalant un
vol a la roulotte ; a leur arrivee, une des equipes
«s'est trouvee bloquee par deux vehicules places
en travers de la route et par plus d'une trentaine
d'individus, porteurs de barres de fer et d'armes
de poing qui ont jete des pierres sur le vehicule
et utilise a l'encontre des policiers du gaz lacrymogene
». A plus petite echelle, on pense aux commissariats
de quartiers attaques pendant les heures
de fermeture: vitres cassees, voitures incendiees.

C'est un des acquis des derniers mouvements
qu'une veritable manifestation est dorenavant
« sauvage », non declaree a la prefecture. Ayant
le choix du terrain, on aura soin, comme le Black
Bloc a Genes en 2001, de contourner les zones
rouges, de fuir l'affrontement direct et, decidant
du trajet, de promener les flics au lieu d'etre promenes
par la police, notamment syndicale, notamment
pacifiste. Il s'est vu alors qu'un millier de
personnes determinees fasse reculer des cars entiers
de carabinieri pour finalement les incendier.
L'important n'est pas tant d'etre le mieux arme que
d'avoir l'initiative. Le courage n'est rien, la
confiance dans son propre courage est tout. Avoir
l'initiative y contribue.

L'insurrection qui vient

Tout incite, cependant, a envisager les confrontations
directes comme des points de fixation des
forces adverses permettant de temporiser et d'attaquer
ailleurs – meme tout pres. Qu'on ne puisse
pas empecher qu'une confrontation ait lieu n'interdit
pas d'en faire une simple diversion. Plus
encore qu'aux actions, il faut s'attacher a leur coordination.
Harceler la police, c'est faire qu'etant
partout, elle ne soit nulle part efficace.

Chaque acte de harcelement ranime cette verite,
enoncee en 1842 : « La vie de l'agent de police
est penible; sa position au milieu de la societe aussi
humiliante et meprisee que le crime meme [...] La
honte et l'infamie l'enserrent de toutes parts, la
societe le chasse de son sein, l'isole comme un paria,
lui crache son mepris avec sa paie, sans remords,
sans regrets, sans pitie [...] la carte de police qu'il
porte dans sa poche est un brevet d'ignominie.»
Le 21 novembre 2006, les pompiers en manifestation
a Paris ont attaque les CRS a coups de marteau
et en ont blesse quinze. Cela pour rappeler
qu'«avoir la vocation d'aider» ne pourra jamais
etre une excuse valable pour integrer la police.

Etre en armes. Tout faire pour en rendre l'usage
superflu. Face a l'armee, la victoire est politique

Il n'y a pas d'insurrection pacifique. Les armes sont
necessaires: il s'agit de tout faire pour en rendre
l'usage superflu. Une insurrection est davantage une

Insurrection

prise d'armes, une «permanence armee», qu'un
passage a la lutte armee. On a tout interet a distinguer
l'armement de l'usage des armes. Les armes
sont une constante revolutionnaire, bien que leur
utilisation soit peu frequente, ou peu decisive, dans
les moments de grand retournement: 10 aout 1792,
18 mars 1871, octobre 1917. Quand le pouvoir est
dans le caniveau, il suffit de le pietiner.

Dans la distance qui nous en separe, les armes
ont acquis ce double caractere de fascination et de
degout, que seul leur maniement permet de surmonter.
Un authentique pacifisme ne peut pas etre
refus des armes, seulement de leur usage. Etre pacifiste
sans pouvoir faire feu n'est que la theorisation
d'une impuissance. Ce pacifisme a priori
correspond a une sorte de desarmement preventif,
c'est une pure operation policiere. En verite,
la question pacifiste ne se pose serieusement que
pour qui a le pouvoir de faire feu. Et dans ce cas,
le pacifisme sera au contraire un signe de puissance,
car c'est seulement depuis une extreme position
de force que l'on est delivre de la necessite de faire
feu.

D'un point de vue strategique, l'action indirecte,
asymetrique, semble la plus payante, la plus adaptee
a l'epoque: on n'attaque pas frontalement une
armee d'occupation. Pour autant, la perspective
d'une guerilla urbaine a l'irakienne, qui s'enliserait
sans possibilite d'offensive, est plus a craindre
qu'a desirer. La militarisation de la guerre civile,

L'insurrection qui vient

c'est l'echec de l'insurrection. Les Rouges peuvent
bien triompher en 1921, la Revolution russe est
deja perdue.

Il faut envisager deux types de reactions etatiques.
L'une d'hostilite franche, l'autre plus sournoise,
democratique. La premiere appelant la destruction
sans phrase, la seconde, une hostilite subtile
mais implacable: elle n'attend que de nous enroler.
On peut etre defait par la dictature comme par
le fait d'etre reduit a ne plus s'opposer qu'a la dictature.
La defaite consiste autant a perdre une
guerre qu'a perdre le choix de la guerre a mener.
Les deux sont du reste possibles, comme le prouve
l'Espagne de 1936 : par le fascisme, par la republique,
les revolutionnaires y furent doublement
defaits.

Des que les choses deviennent serieuses, c'est
l'armee qui occupe le terrain. Son entree en action
parait moins evidente. Il faudrait pour cela un Etat
decide a faire un carnage, ce qui n'est d'actualite
qu'a titre de menace, un peu comme l'emploi de
l'arme nucleaire depuis un demi-siecle. Il reste que,
blessee depuis longtemps, la bete etatique est dangereuse.
Il reste que face a l'armee, il faut une foule
nombreuse, envahissant les rangs, et fraternisant.
Il faut le 18 mars 1871. L'armee dans les rues, c'est
une situation insurrectionnelle. L'armee entree
en action, c'est l'issue qui se precipite. Chacun se
voit somme de prendre position, de choisir entre
l'anarchie et la peur de l'anarchie. C'est comme

Insurrection

force politique qu'une insurrection triomphe.
Politiquement, il n'est pas impossible d'avoir raison
d'une armee.

Deposer localement les autorites

La question, pour une insurrection, est de se rendre
irreversible. L'irreversibilite est atteinte lorsque
l'on a vaincu, en meme temps que les autorites le
besoin d'autorite, en meme temps que la propriete
le gout de s'approprier, en meme temps que toute
hegemonie le desir d'hegemonie. C'est pourquoi
le processus insurrectionnel contient en lui-meme
la forme de sa victoire, ou celle de son echec. En
fait d'irreversibilite, la destruction n'a jamais suffi.
Tout est dans la maniere. Il y a des facons de
detruire qui provoquent immanquablement le
retour de ce que l'on a aneanti. Qui s'acharne sur
le cadavre d'un ordre s'assure de susciter la vocation
de le venger. Aussi, partout ou l'economie est
bloquee, ou la police est neutralisee, il importe
de mettre le moins de pathos possible dans le renversement
des autorites. Elles sont a deposer avec
une desinvolture et une derision scrupuleuses.

A la decentralisation du pouvoir repond, dans cette
epoque, la fin des centralites revolutionnaires. Il y
a bien encore des Palais d'Hiver, mais qui sont plus
designes a l'assaut des touristes qu'a celui des insurges.
On peut prendre Paris, ou Rome, ou Buenos

L'insurrection qui vient

Aires, de nos jours, sans remporter la decision. La
prise de Rungis aurait certainement plus d'effets
que celle de l'Elysee. Le pouvoir ne se concentre
plus en un point du monde, il est ce monde meme,
ses flux et ses avenues, ses hommes et ses normes,
ses codes et ses technologies. Le pouvoir est l'organisation
meme de la metropole. Il est la totalite
impeccable du monde de la marchandise en chacun
de ses points. Aussi, qui le defait localement produit
au travers des reseaux une onde de choc planetaire.
Les assaillants de Clichy-sous-Bois ont rejoui plus
d'un foyer americain, tandis que les insurges de
Oaxaca ont trouve des complices en plein coeur
de Paris. Pour la France, la perte de centralite du
pouvoir signifie la fin de la centralite revolutionnaire
parisienne. Chaque nouveau mouvement
depuis les greves de 1995 le confirme. Ce n'est plus
la que surgissent les menees les plus osees, les plus
consistantes. Pour finir, c'est comme simple cible
de razzia, comme pur terrain de pillage et de ravage
que Paris se distingue encore. Ce sont de breves
et brutales incursions venues d'ailleurs qui s'attaquent
au point de densite maximale des flux metropolitains.
Ce sont des trainees de rage qui sillonnent
le desert de cette abondance factice, et s'evanouissent.
Un jour viendra ou sera grandement ruinee
cette effroyable concretion du pouvoir qu'est la capitale,
mais ce sera au terme d'un processus qui sera
partout plus avance que la.

Tout le pouvoir aux communes!

Dans le metro, on ne trouve plus trace de l'ecran de
gene qui entrave habituellement les gestes des passagers.
Les inconnus se parlent, ils ne s'abordent plus. Une bande
en conciliabule a l'angle d'une rue. Des rassemblements
plus vastes sur les boulevards qui discutent gravement.
Les assauts se repondent d'une ville a l'autre, d'un jour
a l'autre. Une nouvelle caserne a ete pillee puis brulee.
Les habitants d'un foyer expulse ont cesse de tracter
avec la mairie : ils l'habitent. Dans un acces de
lucidite, un manager vient de refroidir, en pleine
reunion, une poignee de collegues. Des fichiers contenant
l'adresse personnelle de tous les policiers et gendarmes
ainsi que des employes de l'administration
penitentiaire viennent de fuiter, entrainant une vague
sans precedent de demenagements precipites. Dans l'ancienne
epicerie-bar du village, on apporte l'excedent que
l'on produit et l'on se procure ce qui nous manque. On
s'y reunit aussi pour discuter de la situation generale
et du materiel necessaire pour l'atelier mecanique. La
radio tient les insurges informes du recul des forces gouvernementales.
Une roquette vient d'eventrer l'enceinte
de la prison de Clairvaux. Impossible de dire si c'est
un mois ou des annees qui se sont ecoules depuis que les

«evenements» ont commence. Le Premier ministre a
l'air bien seul avec ses appels au calme.

Chez le meme editeur

Tariq Ali, Bush a Babylone.
La recolonisation de l'Irak.

Bernard Aspe, L'instant d'apres.
Projectiles pour une politique
a l'etat naissant.

Moustapha Barghouti,

Rester sur la montagne. Entretiens
sur la Palestine avec Eric Hazan.

Zygmunt Bauman,

Modernite et holocauste.

Jean Baumgarten,

Un leger incident ferroviaire
Recit autobiographique.

Walter Benjamin,

Essais sur Brecht.

Auguste Blanqui,

Maintenant, il faut des armes.

Erik Blondin, Journal
d'un gardien de la paix.

Marie-Helene Bourcier,

Sexpolitique. Queer Zones 2.

Alain Brossat,

Le corps de l'ennemi.
Hyperviolence et democratie.

Alain Brossat,

Pour en finir avec la prison.

Pilar Calveiro, Pouvoir et
disparition.
Les camps de concentration en
Argentine.

Patrick Chariot,

En garde a vue. Medecin dans
les locaux de police.

Cimade, Votre voisin n'a pas
de papiers. Paroles d'etrangers.

Raymond Depardon, Images
politiques.

Norman G. Finkelstein,

L'industrie de l'holocauste.
Reflexions sur l'exploitation
de la souffrance des Juifs.

Charles Fourier,
Vers une enfance majeure.

Francoise Fromonot,

La campagne des Halles.
Les nouveaux malheurs
de Paris.

Irit Gal et Ilana Hammerman

De Beyrouth a Jenine,
temoignages de soldats israeliens
sur la guerre du Liban.

Nacira Guenif-Souilamas (dir.),

La republique mise a nu par
son immigration.

Amira Hass, Boire la mer a Gaza,
chronique 1993-1996.

Amira Hass, Correspondante a
Ramallah

Eric Hazan, Chronique
de la guerre civile.

Eric Hazan, Notes sur l'occupation.
Naplouse, Kalkilyia, Hebron.

Rashid Khalidi, L'identite
palestinienne. La construction
d'une conscience nationale moderne.

Jacques Le Goff,

Cinq personnages d'hier
pour aujourd'hui.

Karl Marx, Sur la question juive.

Elfriede Muller
et Alexander Ruoff,
Le polar francais. Crime et histoire.

Ilan Pappe, La guerre de 1948
en Palestine. Aux origines
du conflit israelo-arabe.

Ilan Pappe,

Les demons de la Nakbah.

Anson Rabinbach,

Le moteur humain. L'energie,
la fatigue et les origines
de la modernite

Jacques Ranciere,

Aux bords du politique.

Jacques Ranciere,

Le partage du sensible.
Esthetique et politique.

Jacques Ranciere,

Le destin des images.

Jacques Ranciere,

La haine de la democratie.

Olivier Razac, Histoire
politique du barbele. La prairie,
la tranchee, le camp.

Amono Raz-Kraktzkin,

Exil et souverainete. Judaisme,
sionisme et pensee bianationale.

Frederic Regard,

La force du feminin.
Sur trois essais de Virginia Woolf.

Tanya Reinhart, Detruire
la Palestine, ou comment
terminer la guerre de 1948.

Tanya Reinhart, L'heritage de
Sharon. Detruire la Palestine, suite.

Robespierre, Pour le bonheur
et pour la liberte.

Edward Said, Israel, Palestine:
l'egalite ou rien.

Andre Schiffrin,

L'edition sans editeurs.

Andre Schiffrin, Le controle de
la parole. L'edition sans editeurs,
suite.

E.P. Thompson,
Temps, discipline du travail et
capitalisme industriel.

Tiqqun, Theorie du Bloom.

Enzo Traverso, La violence nazie,
une genealogie europeenne.

Enzo Traverso, Le passe : modes
d'emploi. Histoire, memoire,
politique.

Francois-Xavier Vershave
et Philippe Hauser,

Au mepris des peuples.
Le neocolonialisme franco-africain.

Sophie Wahnich, La liberte ou la
mort.
Essai sur la Terreur et le terrorisme.

Michel Warschawski,

A tombeau ouvert. La crise de la
societe israelienne.

Cet ouvrage a ete reproduit et acheve
d'imprimer par l'Imprimerie Floch a Mayenne
en mars 2007.

Numero d'impression : XXXXXXXX
Depot legal : mars 2007.
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